Après mon secondaire 5, je suis partie vivre dans l’Iowa, aux États-Unis. J’y ai passé six ans et j’y ai fait des rencontres inoubliables. Mais j’en suis également revenue avec des cicatrices invisibles, des cicatrices bien ancrées dans la peur: la peur d’être une femme dans un pays qui les attaque continuellement. La peur aussi de vivre dans un endroit où les armes à feu sont souvent la solution à tous les problèmes.

C’était une nouvelle réalité pour moi. Quand j’étais jeune, on n’avait pas d’armes à feu à la maison. On n’était pas une exception: les parents de mes amis n’en avaient pas non plus, sauf peut-être un père qui allait à la chasse une fois par année, plus pour prendre une bière avec ses chums que pour tuer quoi que ce soit. On ne connaissait rien sur les types d’armes et les munitions. On jouait à la guerre sans savoir ce que ça voulait dire. On avait une belle naïveté; on était à l’abri.

Une fois aux États-Unis, j’ai compris assez rapidement que, pour les Américains, le droit de porter une arme à feu était plus important que beaucoup d’autres droits. Que c’était celui qui leur tenait le plus à cœur; une religion presque aussi vitale que celle du Dieu qu’ils utilisent à toutes les sauces pour légiférer sur le corps des femmes.

Je n’ai pas eu peur tout de suite. C’est arrivé par vagues, incident après incident. Je me souviens d’un soir d’Halloween, le premier que je célébrais là-bas. Je suis arrivée un peu pompette chez mon ami et je l’ai trouvé en train d’astiquer son pistolet. J’ai pensé l’espace d’un instant que c’était une blague, un excellent accessoire pour son costume. Mais non. Il m’a fait prendre l’arme, sentir le métal froid contre ma peau, tenir les balles dans mes mains. J’étais mal à l’aise, et il riait. Tout le monde riait, sauf moi. Tout le monde avait un gun, sauf moi.

Il y a eu une autre fois, dans un bar un peu crade de Milwaukee. Des gars s’engueulaient, et l’un d’eux a menacé de sortir son arme. À ce point-là, j’étais presque habituée aux menaces, mais pas à la peur. On ne s’habitue pas à avoir la chienne de se faire tirer dessus. Pas quand on sait combien de personnes sont prises dans des feux croisés chaque jour aux États-Unis. On n’arrête jamais de craindre de devenir une de ces statistiques.

À ce moment-là, mon amie a mis sa main sur mon bras pour me rassurer. Elle a pointé quelque chose dans l’ouverture de son sac à main… la crosse noir mat d’un petit pistolet.

— Ne t’inquiète pas, moi aussi, je suis armée.

Comment pouvait-elle penser que c’était ce qui allait me rassurer? 

Bien que je sois de retour au Québec depuis six ans, chaque tuerie chez nos voisins du Sud me renvoie à cette réalité qui a été la mienne. Celle de la réponse à la violence… par la violence.

L’autre soir sur Facebook, j’ai vu passer une nouvelle au sujet de l’église où nous allions, mon ex et moi (oui, l’église, I know). Il venait d’y avoir une fusillade. Trois morts après le service du soir… et des gens outrés qui ne comprenaient pas, qui se demandaient pourquoi c’était arrivé…

Je suis désolée, mais je ne crois pas, amis américains, que vous puissiez encore prétendre ne pas comprendre. Vous avez perdu le droit de demander pourquoi.

Cette fusillade est survenue quelques semaines après la tuerie d’Uvalde, quelques années après le massacre à l’école primaire Sandy Hook. C’est plus de 10 ans après le carnage à l’Université Virginia Tech, 20 ans après Columbine.

Et toutes les autres tueries entre celles-ci. Celles dont on parle moins, parce que c’était une «petite» attaque, parce que, comme dans le cas de l’église Cornerstone, à Ames, dans l’Iowa, il n’y aura eu que trois morts. Juste trois. J’écris cette phrase et ma bouche se remplit de bile. Quand le nombre de morts devient-il assez important pour qu’on agisse concrètement? Comment change-t-on une mentalité vieille de 200 ans?

J’ai vu mes amis américains partager des messages de frustration et de tristesse, et je sais que tout ça est légitime… mais leur surprise et leur incompréhension? Ça, je n’y crois plus.

Aux États-Unis, j’ai vécu dans une maison où on avait une carabine, un pistolet et une arme semi-automatique, soit le même genre d’armes qui ont fait tant de ravages dans les écoles et les centres commerciaux. Au Walmart, à 10 minutes de chez moi, on pouvait entrer en présentant une preuve de résidence et une pièce d’identité, puis en sortir quelques minutes plus tard avec une arme à feu flambant neuve et des munitions.

Au pays des gens qui se disent pro-vie.

Devant mon inconfort et ma consternation, on m’a souvent servi l’argument que ce ne sont pas les fusils qui tuent les gens, mais bien des personnes.

Certes. Mais si tout individu mentalement instable n’avait pas aussi facilement accès à une arme à feu… Il serait peut-être là LE point de départ, à partir duquel on pourra arrêter de se demander pourquoi. 

Vous vivez une histoire particulière et aimeriez en faire part à nos lectrices? Une journaliste recueillera votre témoignage. Écrivez à Laurie Dupont, à [email protected]

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