Nous sommes le jeudi 12 mars 2020. Il est 14 h 30. À ce moment-ci de l’histoire, il est encore prévu que Charlotte prenne l’avion pour L.A. au début de la semaine qui vient. Malheureusement, ça ne sera pas le cas, mais nous ne savons pas encore qu’une pandémie nous pend au bout du nez. J’ai même droit à une poignée de main en entrant dans les bureaux de Cult Nation. Jean à pattes d’eph blanc, pull angora vert mousse sur t-shirt vieux rose, cheveux relevés en chignon, sourire de chat, la chanteuse de 25 ans s’installe dans une petite salle de réunion. Je remarque ses Converse sous la table. Plus particulièrement les deux petits autocollants brillants posés sur le bout en caoutchouc. Ils font drôlement écho aux épaisses créoles en or qui ornent ses oreilles d’elfe. Tout ce mélange est savant, aussi imparfait qu’impeccable. Nous ne sommes cependant pas là pour parler de son sens inné du style, mais plutôt de l’album à naître ce printemps. C’est que Charlotte a rejoint la cultissime famille d’Atlantic Records en 2017 et, depuis, elle a travaillé sans relâche à composer des chansons qui soient à la hauteur de son association avec la maison qui représente les plus grands musiciens, des Rolling Stones à Bruno Mars, en passant par Janelle Monáe et Genesis.

C’est pour quand, la sortie de l’album? «Mon équipe et moi, on ne le sait pas encore.» Même si sa voix est posée, je comprends qu’elle aimerait répondre quelque chose de plus précis, au lieu de répéter patiemment que «ça s’en vient», aux médias comme aux fans. «Je sais que c’est long. Ça fait un an et demi qu’on travaille à cet album. Il est parti au mixage au début de la semaine. C’est un soulagement. Maintenant, ce n’est plus entre nos mains.» Elle dit «nos», parce que Jason Brando, son agent et le fondateur de Cult Nation, est aussi son complice créatif numéro un dans cette aventure. «On a gossé ça ensemble pendant des mois et des mois.» À quelques titres près, ils ont écrit l’album à quatre mains, dans un minuscule studio avec vue sur le célèbre Entrepôt Van Horne.

«C’est un processus tout nouveau pour moi. Pendant toute mon adolescence et le début de ma vie adulte, j’ai écrit plein de tounes. Quand on a voulu sortir un premier EP, j’avais déjà les chansons. Tout s’est donc fait assez rapidement. Mais en travaillant à mon album, je me suis rendu compte que je n’écrivais pas si vite que ça, finalement. Je ne pensais pas que ça durerait un an et demi. Certains artistes ont juste besoin de quelques mois pour y arriver.» Qu’est-ce que ça fait de devoir ralentir le rythme quand on est habituée à l’instantanéité? «C’est insécurisant. Moi, je sais que je travaille super fort en studio, que je suis là tous les jours et que je finis tard… Mais rien ne sort. J’ai l’impression que je n’ai rien à offrir aux gens, alors que je n’arrête pas d’écrire. Il n’y a pas vraiment de façon d’expliquer ça aux gens. J’ai dû être patiente avec moi-même et me dire que le résultat en vaudrait la peine.»

Alexis Belhumeur

FAIRE SES CLASSES

Naïvement, je suppose que l’autrice-compositrice-interprète aurait tenu un tout autre discours à l’époque d’avant les réseaux sociaux, où les minialbums et les singles étaient déposés au compte-gouttes sur les sites d’écoute en continu. Mais c’est apparemment bien mal connaître cette industrie. «Quand j’ai fini La voix en 2013, j’avais 18 ans et je n’étais pas prête à sortir mes propres chansons. Malgré ça, tout le monde me disait: “Go! go! go!”… Il fallait surfer sur la vague! Mais il aura fallu trois ans avant que je sorte mon premier extrait. Aujourd’hui, j’en remercie le ciel: si j’ai pris ce temps-là, c’est qu’il fallait que je sois prête, et au final, j’ai sorti quelque chose dont je suis fière.»

Charlotte tisse du sens en parlant. Elle se dit que, au fond, c’est la même chose qui est en train de se produire avec l’album actuel: «Je réalise aussi que, dans la période précédant l’écriture de cet album, j’ai fait deux années de tournées. On voulait acquérir beaucoup d’expérience live. On a voulu aller aux États-Unis, sortir de notre zone de confort et apprendre. Oui, ç’a ralenti la création de l’album, mais ç’a aussi fait partie du processus créatif. Je me sens vraiment plus à l’aise sur scène maintenant, et j’ai plus de plaisir à jouer.»

Elle poursuit: «On a fait des shows de toutes sortes, devant des salles pleines… et devant une seule personne, qui n’écoutait pas. J’apprends à “dealer” avec les imprévus. C’est la vraie game. À ce moment-là, soit tu déçois les gens, soit tu les épates.» Les joues rouges, elle me parle d’une soirée à Denver il y a quelque temps: «C’était dans une petite salle. On avait vendu la moitié des billets… Mais quand on est arrivés là, il y avait huit personnes, dont quatre MÉGA fans. C’était nice, mais gênant. Les filles étaient hystériques. La moitié du show, je l’ai fait sans micro. Il faut donc s’adapter, trouver des solutions… J’ai des millions d’anecdotes comme ça, et toutes ces situations m’ont appris quelque chose.» Oui, il est facile d’oublier que même les artistes les plus talentueux ont des choses à apprendre. «C’est vraiment ça; je suis à l’école!»

Alexis Belhumeur

SLOW MUSIC

La salle de classe? Un cube de 25 mètres carrés flanqué de consoles, d’écrans et d’un clavier. Posées contre un des murs vitrés, quelques guitares classiques semblent attendre patiemment que Jason Brando, qui est assis devant l’ordinateur, s’en saisisse. Sur un haut-parleur, un bouddha posé sur un livre observe la scène en souriant. Charlotte veut me faire entendre quelques chansons pendant qu’on poursuit l’entrevue en studio. Assise au bord d’un récamier, elle dit: «On a enregistré ici 95 % de l’album. Au début, on a essayé des studios plus grands, mais on a trouvé notre façon de faire ici. Dès qu’on avait une idée, on l’enregistrait. Ç’a donné des prises un peu plus magiques que si on avait laissé mijoter l’idée. Souvent, c’était le premier enregistrement qui était le meilleur. Mais bon, tout ce qu’on écrivait n’était pas forcément bon! On en a scrapé, des tounes. Aujourd’hui, on les écoute, et on est crampés!»

Je suis à l’autre bout du récamier avec, à la hauteur des yeux, un micro. Je demande à la blague: «Tu chantes assise sur ce divan?» Elle me répond: «Oui, la plupart du temps. J’ai toujours fait ça.» Jason explique: «Quand elle est debout, c’est plus technique, moins spontané.» Il devient de plus en plus clair que Charlotte a un rythme bien à elle, jusque dans la manière dont elle rend ses chansons. Comme s’il voulait l’illustrer, Jason lance la première piste qu’ils veulent bien me faire écouter. Ça commence fort. Anyone est un hymne grinçant à l’intention des mecs qui traitent les femmes comme si elles étaient des fancy dolls. «You better set us free or else we’ll fuck you up.» Bang. «J’avais envie d’aborder cette question-là, de la pression exercée sur les femmes, non seulement dans l’industrie dans laquelle je travaille, mais aussi dans la société. Je pense que c’est une chose que toutes les femmes ressentent.» La chanson, en plus de faire du bien, est un vrai ver d’oreille.

Vient ensuite l’enveloppante Phenix, pour la production de laquelle Jason et Charlotte se sont, comme ils disent, lâchés lousses. «On a mis de l’autotune, on s’est amusés.» Le résultat est franchement planant. Il y a même un je-ne-sais-quoi de grandiose dans les arrangements. Enfin, j’ai droit à la fort jolie Je quitte, soit la chanson en français qui sera probablement la conclusion de l’album. «Je quitte, mais je ne te quitte pas…» L’amour impossible, un motif qui revient souvent dans les chansons de Charlotte, qui aime, comme elle le mentionne, «ressentir les émotions au maximum de leur puissance. Écrire des chansons, c’est [sa] façon d’affronter ce qui [la] bouleverse. Il y a beaucoup de gens qui se limitent, qui ne veulent pas ressentir les choses à fond.» Mais Charlotte, elle, aime vraiment ça. «Je trouve que ça me fait grandir. Je communique beaucoup avec mes amis et j’aime parler des vraies choses avec eux. Des trucs qui nous font de la peine, des trucs qui nous rendent heureux. Quand j’écris, c’est pour moi un temps pour aller visiter ça et régler certains moments de tristesse ou revivre des joies.»

AUX PORTES DE LA GLOIRE

À cette étape de sa carrière où tout peut arriver, je me demande si elle prend des notes pour de nouvelles chansons. Parce que la stratégie d’Atlantic Records, c’est de faire la promotion active de cet album et de propulser au zénith la native de Mont-Royal. Car, si Charlotte Cardin est connue au Québec, elle n’a pas encore le statut de star aux États-Unis. Alors, est-ce que son stress est au paroxysme? «On verra où tout ça nous mène, mais moi, je me sens prête, non seulement à présenter les chansons sur lesquelles je travaille depuis longtemps, mais aussi à les assumer en spectacle. Il faut être ouverts et penser que plusieurs scénarios peuvent nous rendre heureux. Ce dont je rêve, c’est de pouvoir jouer dans de belles salles, partout. Mais le plus important, c’est d’avoir un album que j’aime, et ça, je l’ai.»

Si le rêve devient réalité, la vie de Charlotte va changer. Davantage de tournées, plus de spectacles, et, plus de questions sur sa vie privée aussi. Observera-t-elle sa discrétion habituelle lorsqu’elle sera appelée sur les grands plateaux de télé américains? «Le Québec est très respectueux de la vie de ses artistes. Ça sera peut-être un peu plus harsh ailleurs, mais j’ai déjà des outils pour me respecter là-dedans. Ça fait longtemps que je suis dans une relation très heureuse, et les gens le savent plus ou moins. Je n’en ai jamais vraiment parlé. Ça nous permet de garder ça pour nous, bien que ça ne soit pas un secret. Une fois qu’une personne s’expose clairement avec quelqu’un, elle s’expose à ce que les gens en parlent.»

Charlotte tripote pensivement le pendentif en forme de coléoptère qui orne son cou gracile. Elle ajoute: «Dans ma musique, il y a déjà quelque chose de super personnel. Mes chansons font partie d’un processus pour m’accepter moi, en tant que personne… Et je montre ça dans mes chansons! Je crois que j’en donne déjà beaucoup et j’essaie d’être toujours authentique dans mes tounes; alors, je mets une petite limite et je sauvegarde une partie de mon intimité.»

Faire de la musique lentement; comprendre qu’on est constamment en train d’apprendre; accepter que plusieurs scénarios puissent nous rendre heureuse; respecter ses limites et cultiver son jardin secret. Avant que le monde entier ne se mette en quarantaine, on aura pu cueillir ces quelques paroles de sagesse.

En quittant le studio, Charlotte me raccompagne à la porte et me fait une dernière bise.

Cette entrevue est parue dans le magazine ELLE Québec de juin 2020. Offert en kiosque, en version numérique et en abonnement.

ELLE QUÉBEC JUIN 2020

ELLE QUÉBEC JUIN 2020Alexis Belhumeur

Charlotte Cardin porte un blouson en jersey perlé, un collier en métal, cuir et verre, et un pantalon en jersey (Chanel). Photographie Alexis Belhumeur. Direction de création et stylisme Annie Horth. Coiffure David D’Amours, avec les produits Kérastase. Maquillage Julie Cusson, avec les produits CHANEL. Production Estelle Gervais. Assistants à la photographie Frédérik Robitaille, Aljosa Alijagic. Assistante au stylisme Bianca Di Blasio.