J’ai deux enfants, une fille de 9 ans, dont les cheveux roux cachent des volcans, et un fils de 7 ans aux traits de chaton triste. J’étais bénévole à la bibliothèque de leur école avant la pandémie. Je fais souvent des biscuits aux pépites de chocolat avec eux et des rouleaux aux fruits avec des bleuets congelés. Ceux qui tachent les mains.

Leur papa est un ancien client.

Je suis avec lui depuis presque 15 ans. La première fois qu’on s’est rencontrés, je n’avais pas le même prénom. Lui, il avait emprunté pour l’occasion celui de son frère. On s’est vus dans un appartement du centre-ville loué par l’agence pour laquelle je travaillais. L’agence payait au propriétaire un supplément généreux pour que les plaintes des autres locataires ne deviennent pas embêtantes. Parfois, les clients demandaient que je crie. Je laissais toujours la télévision ouverte dans le salon, avec What Not to Wear ou Queer Eye for the Straight Guy en guise de bruit de fond incessant.

J’étais escorte.

Quand j’étais escorte, je n’avais plus de copines. Je ne voulais pas leur mentir et je croyais qu’elles me jugeraient si je leur disais que je recevais des hommes dans un lit, 2 ou 3 fois par semaine, et 5 à 10 par jour chaque fois. Pour payer mes cahiers de notes de cours à l’université et mes croissants au petit-déjeuner, j’ai préféré devenir escorte, plutôt que de continuer de travailler comme libraire chez Archambault.

Être seule avec ce secret – seule, comme toutes les autres femmes qui reçoivent de l’argent pour se mettre à genoux – m’a donné le vertige.

Je ne garde plus rien pour moi depuis: je parle de mon jouet sexuel préféré sur Facebook, de mes amies avec qui je me suis enfermée dans des toilettes de bar et de mes aventures tarifées.

C’est une forme de protection: si je dis tout, personne ne pourra m’accuser de cacher quoi que ce soit ou d’avaler ma honte comme on cale un shooter de vodka Red Bull.

Sauf que ça n’influence pas que mes rapports avec les autres. J’ai peur pour mes enfants, ne sachant pas fixer les limites entre ma fierté de pouvoir dire qui je suis et les retombées négatives pour eux. J’ai une amie qui dansait Chez Parée. Quand sa voisine l’a su, elle a interdit à sa fille de jouer avec celle de mon amie.

Lors d’un anniversaire dans un gymnase, mon fils et un autre garçon jouaient ensemble. Ils rigolaient. Dans son habit de danseur de ballet, mon fils tentait de garder son équilibre sur une poutre, sous les encouragements de l’autre. Sa mère avait l’air épuisé de beaucoup de mères en décembre, et un sourire doux comme un chandail de laine. On a sympathisé en 12 secondes et demie. Sauf que lorsqu’elle m’a demandé qu’on soit amies sur Facebook, je n’ai pas su quoi dire. Pourrait-elle accepter de continuer à prendre le thé avec moi pendant que nos enfants se déguisent en pirate, alors que je parle de mes seins et des droits des travailleuses du sexe toutes les trois publications sur les réseaux sociaux? Mon fils se faisait son premier ami, son presque frère, et j’étais peut-être à un clic de tout gâcher.

Cette mère n’a jamais cessé d’être mon amie, finalement. Depuis trois ans, mon fils a un presque frère, et j’ai une presque sœur.

Dans la cour de toutes les écoles fréquentées par mes enfants, d’autres mères sont venues me voir pour me raconter leurs expériences dans un bar de danseuses ou dans un salon de massage érotique. Ces mères me confiaient qu’elles ressemblent à l’héroïne d’une série télé. Elles voulaient être aimées. Elles voulaient ne plus vivre avec un beau-père qui abusait d’elles. Elles voulaient se sentir choisies. Elles voulaient savoir, comme moi, si c’était possible de tout connaître de quelqu’un simplement en l’accueillant en soi.

Je suis restée naïve; je pense encore que c’est possible d’apprendre à connaître quelqu’un, les brûlures de nos peaux respectives l’une contre l’autre, pendant un temps compté, parce que tout est déjà compté, de toute façon.

Mes enfants n’apprendront pas d’une autre personne que j’ai été escorte. Ils savent que j’ai rencontré leur père au travail, et que mon travail, à cette époque, était d’écouter des clients et de faire en sorte qu’ils se sentent bien. Ils n’ont pas à savoir que de les faire se sentir bien, ça signifiait à la fois des caresses, des mots doux et des fellations sous la douche.

Mes enfants connaissent autant les mots «travailleuse du sexe» et «masculinité toxique» que «Mr. Freeze aux pêches».

Ça ne signifie pas qu’ils en captent totalement la signification. Je ne vais jamais au-delà de leurs questions. Quand on marchait un jour à Montréal dans le Village gai, on est passés devant des bars de danseurs, dont les vitres sont décorées d’affiches d’hommes à la nudité impressionnante. Mes kids étaient intrigués. Je leur ai expliqué que ces hommes gagnaient de l’argent en dansant nus devant d’autres personnes et parfois en se costumant en cowboy. «Quand vous aurez 18 ans, vous pourrez aller dans ces bars, où vous pourrez danser aussi.» Ils pourront aussi inventer un vaccin ou être laveur de vaisselle à New York, comme le souhaitait mon fils à 3 ans. Je serai là pour les écouter et les comprendre.

Je ne suis plus escorte. Je reçois maintenant de l’argent pour regarder des photos de pénis et les critiquer. Mais le fait d’être escorte et maman, c’est avoir l’argent nécessaire pour permettre à ses enfants de manger des céréales, des framboises et du lait d’amande le matin. C’est avoir appris à prendre soin des autres. C’est se rapprocher de quelqu’un qui peut nous sembler étranger, à la première tétée ou au premier condom déroulé avec sa bouche.

Je ne sais pas toujours comment m’habiller de façon respectable pour les réunions de parents, mais je connais la force de mon corps comme escorte dont le sexe a enveloppé celui de beaucoup d’hommes, et comme mère qui a accouché, qui a allaité pendant des années, et qui prend ses enfants dans ses bras, contre son cœur.

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