Tendance mode: zoom sur la fausse fourrure

Oct 10 2019 par
Categories : Mode / Tendances

De plus en plus de marques et de créateurs renoncent publiquement à utiliser de la fourrure animale dans leurs collections. Pour autant, ça ne les empêche pas de créer des pièces luxueuses, taillées dans de nouvelles matières poilues tantôt réalistes, tantôt fantaisistes, mais toujours fausses. On passe la tendance au peigne fin.

Le mercure chute. On zieute les défilés automne-hiver 2019-2020 en guise d’inspiration. Sur les passerelles? Une écharpe maxi style mouton de Mongolie chez Michael Kors, une cape poilue couleur crème chez Celine, un long manteau au look de renard roux chez Stella McCartney ou encore un fedora façon peluche chez Tom Ford… Quand les toisons nous font de l’œil, difficile de départager le vrai du faux. Et pourtant, toutes ces créations sont taillées dans des similipelages, plus vrais que nature. La fourrure véritable, elle, se fait discrète.

défilé mode Tom Ford

Tom Ford (Photo: Imaxtree)

Pas étonnant, puisque l’an dernier, Donatella Versace en personne déclarait: « La fourrure? J’en ai assez. Je ne veux plus tuer d’animaux pour faire de la mode.» Cette volte-face très médiatisée – et applaudie par les organismes de défense des animaux – s’ajoute à celles de plusieurs autres marques qui ont banni la fourrure de leurs collections. À ce jour, on les compte par dizaines, de Chanel à Burberry en passant par Vivienne Westwood, Tommy Hilfiger, Giorgio Armani, Diane von Furstenberg et Prada. Sans oublier les détaillants, tels Net-a-Porter, Topshop, H&M, Zara et tant d’autres, qui prennent aussi position quant aux pratiques cruelles à l’égard des animaux. «Ces marques nourrissent le buzz!, lance Arnaud Brunois, directeur des communications à Ecopel, une société chinoise qui fabrique de fausses fourrures de haute qualité. Évidemment, il y aura toujours une part de marketing là-dedans. Que ces maisons de mode le fassent par conviction profonde ou qu’elles aient cédé à la pression populaire, il reste que, pour une grande part de leur clientèle, tuer des animaux pour s’en vêtir ne passe plus. Les gens recherchent des produits respectueux de leurs valeurs.»

défilé mode Versace

Versace (Photo: Imaxtree)

Rachel Lamarche est étudiante au doctorat à la Royal Melbourne Institute of Technology, en Australie. Cette québécoise, qui a travaillé chez Stella McCartney, s’intéresse à la mode en lien avec le véganisme et les droits des animaux. Pour elle, «la fausse fourrure est bien plus qu’une tendance éphémère: c’est le résultat d’une prise de conscience générale de la population et c’est vraiment positif». Et le cuir dans tout ça? N’est-ce pas hypocrite pour la plupart de ces marques de rejeter la fourrure tout en développant encore des accessoires de maroquinerie? «Je vois cela comme un work-in-progress. Les entreprises évoluent au rythme des consommateurs, et rejeter la fourrure est la première phase d’une réflexion sur la mode éthique, explique-t-elle. À mesure que les innovations dans les cuirs végétaux permettront d’offrir des produits de grande qualité, les marques y adhéreront.»

défilé mode McCartney

Stella McCartney (Photo: Imaxtree)

On a tout faux!

Pour en arriver à ce boum actuel de la fausse fourrure, il aura fallu du temps et plusieurs étapes. À commencer par les campagnes chocs de l’organisme PETA (People for Ethical treatment of Animals), notamment cette pub devenue célèbre mettant en scène les supermodèles des années 1990, accompagnée du slogan: «On préfère être nues que de porter de la fourrure ». Puis, il y a eu la voix déterminante d’une certaine Stella McCartney. Créatrice de talent, végétarienne depuis toujours (et accessoirement fille de Sir Paul McCartney!), elle a été parmi les premières du monde de la mode à dénoncer l’utilisation de la fourrure dès 2001. Ajoutons à cela le phénomène Shrimps: cette griffe éclatée lancée en 2013 par une jeune britannique, Hannah Weiland, est devenue la coqueluche des influenceuses comme Alexa Chung et Camille Charrière. Sa marque de fabrique? Ses manteaux veloutés, colorés et un brin extravagants, entièrement fabriqués en fourrure végane.

défilé Shrimps

Shrimps

Pour boucler la boucle, le fait que des poids lourds de la mode reconnus pour leur indice de glam exponentiel – tels Gucci, Versace et Prada – aient récemment emboité le pas démontre que la fourrure synthétique a finalement gagné ses lettres de noblesse. «Grâce aux innovations technologiques de fabrication, nous sommes désormais en mesure de créer du luxe esthétique à l’aide d’une fourrure non-animale», lançait Michael Kors dans un communiqué de presse annonçant sa nouvelle politique anti-fourrure. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes: selon le rapport annuel de magasinage 2018 d’eBay, les achats de pièces en fausse fourrure sur la plateforme ont plus que doublé (+105 %) pour les seuls mois de juillet à septembre. Quant au rapport «Global Artificial Fur Market» de TechNavio, une entreprise d’étude de marché, il prédit de son côté une croissance de 19 % du marché de la fourrure végane et un chiffre d’affaires bonifié de 129 millions de dollars entre 2019 et 2023.

défilé mode

Balenciaga (Photo: Imaxtree)

De ringarde à branchée

La tendance est claire: la fourrure artificielle reprend du poil de la bête, tout un exploit pour ce textile longtemps stigmatisé. Dès l’apparition des fibres synthétiques au début du XXe siècle, on a tenté de reproduire le pelage animal. «À l’origine, le but était simplement de fabriquer un substitut pour celles qui n’avaient pas les moyens de s’acheter un manteau de fourrure», relate Arnaud Brunois. Selon lui, les entreprises nous ont jadis habituées à des répliques de vison bas de gamme à l’allure «plastique», un brin mémère. Cela expliquerait pourquoi cette matière a longtemps été boudée par l’industrie du luxe… «Depuis que les procédés de fabrication ont évolué, c’est une autre histoire, assure-t-il. On réussit à faire des produits géniaux, qui se rapprochent de la vraie fourrure avec des copies très convaincantes de vison, de raton ou de renard. À l’inverse, on est capable de créer des tissus poilus complètement fous, par exemple incrustés d’or ou garnis de poils dorés ou de paillettes.»

défilé mode

Gucci (Photo: Imaxtree)

Dans un billet publié sur le site BoF: The Business of Fashion, la designer Hannah Weiland (Shrimps) confie que la fausse fourrure lui permet de repousser les limites de sa créativité. «Je peux travailler avec plus de couleurs, de formes, d’imprimés et de motifs, dit-elle. La matière est douce quoique résistante, alors je l’expérimente avec des silhouettes uniques qui seraient difficiles à créer avec une fourrure délicate.»

«La fausse fourrure a longtemps tenté de copier la vraie. Aujourd’hui, pour être dans le coup, c’est la vraie fourrure qui a tendance à imiter la fausse, à tel point qu’on confond facilement les deux. Plutôt ironique, non?», remarque Arnaud Brunois. La styliste de mode montréalaise Sabrina Deslauriers abonde dans le même sens. «Lorsque j’habille une personnalité ou que je conçois des looks pour une séance photo, il n’est pas rare qu’on m’interdise d’utiliser de la fausse fourrure: les pelages synthétiques sont de nos jours si bien faits que mes clients ne veulent pas courir le risque qu’on croie que c’est du vrai!»

fausse fourrure

Photo: Imaxtree

Éthiquement fausse

Quand un designer ou une marque substitue le castor pour un pelage artificiel, ce sont des milliers d’animaux qui sont sauvés. Généralement conçue en modacrylique ou en polyester – des molécules synthétiques – la fausse fourrure n’a toutefois pas tout bon. Ses détracteurs (en l’occurrence le lobby pro-fourrure) n’y vont pas de main morte pour discréditer cette matière, la jugeant polluante puisque non biodégradable. Vrai! «Mais des études sérieuses montrent aussi les effets dévastateurs sur l’environnement de l’élevage intensif d’animaux à des fins de commercialisation du pelage », remarque Rachel Lamarche. Selon une étude bien documentée de Ce Delft, un cabinet de conseil et de recherches aux Pays-Bas, cinq manteaux de fausse fourrure ont moins d’incidence sur les changements climatiques qu’un seul manteau de vison.

«La fausse fourrure est un produit de niche et ne représente que 0,1% de tous les vêtements techniques sur le marché, rappelle Arnaud Brunois. Les matières synthétiques, elles, sont partout.» À cause du débat opposant la fourrure véritable à la fausse, on a tendance à se concentrer sur cette dernière. «À titre d’exemple, la fameuse toile des sacs Louis Vuitton est faite de PVC, et plusieurs sacs Prada sont taillés dans du nylon. On ne fait pas leur procès au quotidien pour autant!»

Quoi qu’il en soit, le marché de la fausse fourrure est survolté et il offre déjà de réelles innovations. Ecopel et d’autres fabricants du domaine proposent désormais des fourrures artificielles faites à partir de plastique recyclé provenant des bouteilles récupérées dans les océans. «Nous venons également de lancer une gamme de fausses fourrures confectionnées avec une fibre de polyester faite à 37 % de résidus de maïs afin de réduire notre impact environnemental», annonce le représentant d’Ecopel. À la vitesse à laquelle les choses évoluent, les partisans pro-fourrure n’auront bientôt plus rien à reprocher aux imitations.

La fausse fourrure sort ses griffes

L’utilisation exclusive de la fourrure végane est au cœur de l’ADN de ces trois marques ludiques.

Shrimps

Hannah Weiland a fondé Shrimps à Londres en 2013 après être tombée sous le charme d’un échantillon de similipelage incroyablement soyeux. À la base, elle désirait créer des manteaux luxueux que ses amies pourraient s’offrir, pièces qui ont fait sensation dès le premier défilé de la marque. Cette saison, notre cœur balance entre un trench couleur canari et une cape à l’esprit fauve. shrimps.com

 

La Seine & moi

Cette griffe française a été lancée par Lydia Bahia en 2015. Passionnée de vintage, cette créatrice de talent revisite des classiques de la garde-robe en les taillant dans une fausse fourrure de qualité. Cet hiver, il sera difficile de résister à son caban rose poudré ou à son paletot orange. laseinetmoi.com

 

House of fluff

Kim Canter, une New-Yorkaise qui a longtemps travaillé chez J. Mendel, collectionnait les manteaux de fourrure jusqu’à ce qu’elle trouve cette inclination immorale et dépassée. Résultat, elle a vendu ses 26 manteaux pour financer le démarrage de sa propre marque éthique et équitable. Ses boléros en faux mouton de Mongolie et ses cardigans en Yéti sont aussi beaux qu’intemporels. houseoffluff.com

house of fluff

Photo: Instagram @HOFNYC

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