De Montréal, il faut suivre les indications pour New York, puis, après une trentaine de minutes, bifurquer dans les terres agricoles. La maison est modeste, enlacée par des arbres matures. Je reste quelques secondes dans ma voiture, le temps de rassembler mon carnet, un crayon et mes esprits. Dehors, une musique monte: Passive Agressive, la bombe que Charlotte Cardin vient de larguer. Je me sens observée, alors je lève les yeux: Jay est là qui danse dans l’allée en souriant. Un bonnet vissé sur le crâne, il sourit largement et m’invite à entrer, à traverser sa maison et à le suivre dans la cour. L’air est frais, le café est chaud, et le soleil nous veut du bien. Je lui demande d’abord s’il habite cette jolie maison centenaire absolument vide – si ce n’est une cafetière espresso. «Je l’ai achetée quand j’étais en Afrique du Sud l’année dernière [pour Occupation double], et les travaux d’aménagement devaient commencer en mars 2020.» Ceci explique cela. Un canevas vierge, un nid en devenir donc, mais déjà un lieu avec une âme. «En vendant mon condo en ville, j’ai eu un genre de vertige. Des amis m’ont dit que je faisais une erreur en déménageant sur un rang, mais je pense que je suis rendu là.» Très ouvert, il explique son hésitation à réaliser ce projet seul, sans partenaire de vie. Depuis le balcon arrière qui surplombe le terrain en friche, il pointe la pièce jouxtant la cuisine. C’est là qu’il prévoit installer le bureau où il écrira son prochain show.

Shayne Laverdière

Manteau, pantalon et bottes en cuir (Alexander McQueen), chapeau en cuir et boucle d’oreille avec perle (Berman & Co.).

OSER EXIGER MIEUX

Quelque chose a changé chez l’animateur au cours de la dernière année. Ce n’est pas Jay qui le dit, c’est moi. Et j’affirme cela parce qu’à l’écoute de son balado, Jay Du Temple discute, ça s’entend. Entre le premier épisode de juin 2019 et aujourd’hui, l’évolution est flagrante. Non seulement les invités (d’abord sa garde rapprochée, beaucoup de boys humoristes, puis des personnalités plus militantes, une neuropsy, une sexologue, etc.) se sont diversifiés, mais les conversations ont gagné en profondeur. Que s’est-il passé? «Avec la nouvelle vague de dénonciations, le Black Lives Matter, la pandémie, les masques, la sécurité… Ça pétait de tous bords tous côtés. J’avais de la peine, j’avais peur, j’étais choqué, et j’étais incapable de faire autre chose que de parler de ces sujets-là sur le podcast.» Et vous savez quoi? Le nombre d’auditeurs a rapidement augmenté dans les derniers mois: «Visiblement, je ne suis pas le seul qui a besoin qu’on parle de ces sujets-là.»

Mais il n’y a pas que les sujets qui captent l’attention. Il y a aussi la manière dont on en discute: «J’ai toujours pensé que j’étais quelqu’un qui naviguait dans une zone grise, qui ne voulait pas se prononcer… Mais là, y a trop d’affaires qui me dérangent. C’est la première fois que je dis: “Non! ça n’a pas d’estie de bon sens!”» Jay s’anime, tout son corps exprime sa révolte par rapport aux agressions sexuelles et au racisme systémique, entre autres. Sur le bout de sa chaise pliante, il fait d’amples gestes avec ses mains aux ongles pastel. «J’ai compris que je pouvais me révolter tout en étant à l’écoute, dans l’échange et dans le partage. Mais je me donne le droit d’être outré et de souhaiter mieux; d’être exigeant.»

Qu’il discute de consentement, d’éducation sexuelle ou de crise dans le milieu culturel, cet exercice sans filet lui fait le plus grand bien. Non seulement parce que Jay nourrit ainsi sa propre réflexion, mais aussi parce qu’il pratique de mieux en mieux l’art de l’écoute. «Ça m’aide même dans les conversations que j’ai pendant les soupers d’élimination avec les candidats d’OD chez nous. Je grandis, j’apprends des choses, j’apprends sur moi.» Seul hic: ça fait un peu peur à sa mère, qui lui rappelle parfois qu’il a une belle carrière et que ses prises de position pourraient déplaire à certaines personnes. Peut-être, mais Jay a décidé d’assumer.

«J’ai envie d’être exigeant envers le milieu où je travaille et la société dans laquelle je vis. Des fois, je me dis qu’on pourrait vraiment être meilleurs que ça. Dans mon podcast, ça se passe en temps réel. Je réfléchis à voix haute, je ne connais pas toutes les réponses. Un peu comme pour le stand-up, je n’ai pas le choix de m’améliorer devant le monde.»

Ce perfectionniste devant l’Éternel semble toujours marcher sur un fil très tendu, d’une part par ses propres exigences et, de l’autre, par sa conscience de plus en plus aiguë que tout est en perpétuelle évolution. «J’ai de la difficulté à laisser aller les choses. Je sais qu’OD Bali existe, mais je ne le réécouterai jamais, parce que je me regarderais en me disant: “Ben voyons!” Mais j’aime l’idée de laisser une trace de mon amélioration sur le plan professionnel. T’sais, quand je pense à mon one man show, je le trouve ordinaire, parce que je pense au prochain. Et j’espère qu’à mon huitième, je vais trouver que le septième était ordinaire. Je veux constamment repousser mes limites.»

Jay évoque l’exigence que son père avait envers lui quand il était plus jeune. «Il me disait: “Donne-moi-z’en plus, je sais que t’es capable.” Quand quelqu’un est exigeant envers toi, c’est parce qu’il t’aime. Il a espoir en toi. L’inverse est pire! Si je sens que je suis exigeant envers moi et mon milieu, c’est parce que je sais qu’on peut faire mieux.»

Shayne Laverdière

Veste perfecto en tissus recyclés (Laugh by Lafaille), pull en laine mérinos, polyamide et laine d’alpaga (Dries Van Noten, chez Michel Brisson), bob et short en coton (Berman & Co.), baskets en tissu (New Balance), bas en coton (personnels).

Il s’emballe encore, et s’en rend compte. Il prend une pause. «Il faut être ambitieux, mais il faut aussi savoir être fier… Moi, j’ai de la misère à être fier de moi. Je suis toujours dans le what’s next. J’ai tellement peur de virer mal, de trop nourrir mon ego, de perdre le nord, de devenir chiant avec mes proches. Je pense que c’est quelque chose qui me guette. Ce n’est pas normal d’être applaudi tous les soirs.»

 

PLAIRE ET DOUTER

Jay Du Temple est beau. Il soigne son apparence. Il a l’air d’un homme vraiment gentil aussi. Il inspire confiance. Il est drôle, mais il n’est jamais vulgaire. Peut-être justement pourrait-on, à la limite, l’accuser d’être trop fin. À part ses récentes prises de position – notamment par rapport à l’affaire Nolin-Morin –, il prête rarement le flanc à la critique. Son premier one man show s’appelait Bien faire. Je lui demande si, justement, il a peur de déplaire. «C’est probablement grâce à mon désir de plaire que j’ai commencé à faire ce métier-là, alors je ne pense pas que c’était une si mauvaise affaire à la base. Là, j’essaie de m’en défaire. C’est essoufflant d’essayer de plaire à tout le monde, ce n’est pas l’fun… et c’est impossible! Ça ne m’intéresse plus.»

Pas question cependant pour lui de commencer à être désagréable avec tout le monde! Mais il faut s’attendre à un Jay qui dit davantage tout haut ce qu’il pensait avant tout bas, avec les répercussions que certaines déclarations peuvent entraîner, surtout à l’ère des réseaux sociaux. «C’est rendu que, si tu dis que tu aimes les fruits, quelqu’un va te demander pourquoi tu haïs les légumes. C’est ridicule.» Il parle des antagonismes, de l’apparente impossibilité de débattre de manière civilisée et saine en ligne. «On dirait que tout le monde a une opinion sur tout. Alors que c’est correct de dire: “Je ne le sais pas”. Par exemple, je ne sais pas ce que c’est que d’être Noir et de vivre du racisme. Je peux par contre dire à cette personne que je suis là, que j’ai de l’empathie pour elle, que j’ai de la peine… Mais que la charge de m’éduquer ne repose pas sur ses épaules non plus. C’est tellement complexe tout ça. Il faut du temps et de l’espace pour discuter. Les réseaux sociaux ne sont pas un safe space pour moi. Le podcast en est un.»

À ce moment précis de la conversation, le regard de Jay semble embrasser sa cour arrière, baignée de lumière dorée. Il bafouille un peu. «Ce qui m’a vraiment ébranlé… Je ne sais même pas comment ça m’a fait me sentir… C’est la dernière vague de dénonciations. Il me semblait qu’on avait déjà eu un Me too [en 2017]. Elle était rendue où, cette réflexion-là?» J’imagine qu’il s’adresse aux gars qui ont été pointés du doigt dans les derniers mois quand il dit: «“Est-ce que t’as réfléchi à tes actions? Est-ce que t’as pensé à demander le consentement?” Qu’est-ce qui a changé pour moi? C’est de voir tomber des gars qui, il y a trois ans, disaient aux filles “On est avec vous.” Au lieu de courir sur les réseaux sociaux pour écrire des paroles vides, parle à ta blonde, parle à ton ex, parle à ta mère!»

Jay s’étonne de lire les témoignages de gars qui «étaient sûrs de n’avoir jamais rien fait». Lui a tendance à faire preuve d’un peu plus de retenue. «Heille, je ne le sais pas, moi, même si j’ai l’impression que ça va. Mais les gens qui m’effraient le plus sont les gens qui n’ont aucun doute.» Là, il m’avoue craindre d’en avoir trop dit et ne pas savoir si ça sera bien reçu. «Est-ce que j’ai dit la mauvaise affaire?» Il se ravise. «Je pense que c’est important, comme l’a dit mon ami l’animateur Nicolas Ouellet dans mon podcast: “Il faut s’offrir le luxe d’avoir une conversation. On a besoin d’en parler.”»

«Je sais que je chiale contre un système qui est avantageux pour moi et que je pourrais vraiment fermer ma gueule, mais je ne suis pas capable.»

Shayne Laverdière

Manteau en viscose (Fendi), boxeur en coton (Ralph Lauren), boucle d’oreille et collier en perles (Berman & Co.), bottes en cuir (Bottega Veneta, chez Holt Renfrew).

DEVENIR UN HOMME

Un autre sujet qu’il me paraît intéressant d’aborder avec Jay, c’est sa vision des archétypes masculins et féminins qui sont véhiculés par Occupation double, lui qui affiche non seulement une grande sensibilité, mais aussi une manucure parfaite, des couleurs très décomplexées côté style vestimentaire et capillaire. «Au départ, c’est ce qui me faisait peur d’OD. Je ne pensais pas être la bonne personne pour animer ce show-là. Je me suis dit que les producteurs se trompaient de personne. Mais avec le temps, on a vu des candidats qui sortaient du moule, et je les remercie de s’être présentés en audition. Ça fait full partie de ma réflexion. Je me demande constamment pourquoi je fais les choses… OD, c’est une grande affaire dans ma vie. C’est ma relation toxique. C’est la fille avec laquelle j’aime le mieux être, mais celle qui me choque le plus aussi.»

Je demande à Jay si sa garde-robe n’est pas un peu sa manière à lui de se positionner par rapport aux stéréotypes de genre. Est-ce que c’est politique? «Au départ, non, ça ne l’est pas. Ce qui est particulier, c’est que je fais partie du milieu de l’humour, qui n’est pas connu pour faire preuve d’audace vestimentaire. Quand j’ai commencé à l’École de l’humour, on me parlait beaucoup de mon physique, et ça me faisait chier. Au début, j’enlevais mes bracelets avant de monter sur scène, je portais un t-shirt noir, des jeans. J’étais slick. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais, à un moment donné, j’ai fait fuck that.» En fait, il le sait. Après avoir bossé suffisamment fort pour devenir drôle (et pas juste beau), il a osé s’affirmer dans un style qui a toujours été éclaté. «Mes sœurs faisaient de la danse, j’aimais full ça. Elles portaient des bijoux, et moi aussi! À l’école, on me traitait de tapette. Weirdly, je n’enlevais pas mes bijoux. On aurait dit que je savais que c’étaient les autres qui étaient dans le champ. Aujourd’hui, je suis fier de ça.»

Je n’ai aucune envie de reprendre la route ni de terminer cette conversation dense et vraie. Ce rare contact et ces propos me rassurent en ces temps incertains. «Dans ma vie, j’ai fait des erreurs, je me suis planté, j’ai consulté un psy. J’ai eu des conversations difficiles avec du monde. Mais il s’est ensuivi tellement de beau, de bon et de calme. Je ne veux plus jamais arrêter le dialogue maintenant. J’ai ouvert une porte. Des fois, ça peut être lourd pour du monde, mais mon small talk n’est pas si small que ça, et ça me va. Je trouve que notre vulnérabilité, c’est une force qui nous connecte tous ensemble.»

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ELLE QUÉBEC - DÉCEMBRE 2020 -JANVIER 2021

ELLE QUÉBEC - DÉCEMBRE 2020 -JANVIER 2021Shayne Laverdière

Photographie Shayne Laverdière Stylisme Nariman J Direction de création Annie Horth Mise en beauté Steven Turpin Production Estelle Gervais