À 16 ans, j’ai déménagé au centre des États-Unis. Pourquoi? J’allais y jouer au tennis. Dans la ville universitaire d’Ames, en Iowa.

Mon père a toujours aimé les États-Unis. C’est un beau pays, long et large, plein de contrastes. C’est le fun: on peut y boire du coke le matin, quand même. C’est là où les gens vont pour devenir riches et célèbres. Tout est plus gros, plus grand. Qui n’aime pas en avoir plus pour son argent?

Je suis arrivée là-bas immigrante et différente, et j’ai voulu m’assimiler. Je voulais fitter. Je me souviens de ma première semaine sur le campus. Je marchais avec toutes les freshmen vers la cafétéria, quand on a croisé les plus vieilles de notre équipe. Une des nôtres a demandé:

– Hey, vous allez où?

Et Alyssa, une grande junior de presque 21 ans avec des dents plus blanches que le marbre, a dit:

– On s’en va à la messe.

Et moi d’éclater de rire. Parce que c’était une blague, right… right

Wrong.

Ça a créé un froid, qui est resté entre elles et moi. Je dis «elles» au pluriel, parce que j’ai compris qu’Alyssa n’était pas une exception en cette contrée lointaine. J’étais l’exception.

J’ai passé six ans aux États-Unis. J’y suis arrivée avec mon accent, mes envies de Tim Hortons et de sauce Saint-Hubert. 

Puis, en cours de route, j’ai oublié ma culture et la langue de mes parents. J’ai compris comment prononcer le fameux «th», qui demande l’effort du bout de la langue seulement. Quelque part entre le Super Walmart et le Taco Bell, je me suis perdue. À force d’être entourée de gens qui ne pensaient pas comme moi, j’ai migré vers la droite sur la boussole des valeurs.

C’est le danger, quand on s’intègre. Pour assimiler de nouvelles parties de soi, il faut en abandonner d’autres. J’ai oublié que je ne croyais pas en Dieu; j’ai commencé à écrire son nom avec une majuscule, juste au cas. On peut vraiment commencer à croire en n’importe qui, surtout quand tout le monde autour de toi le fait.

Je suis devenue une femme dans un pays où il ne fait pas toujours bon en être une. J’ai mis des années à comprendre combien la mentalité américaine avait marqué la façon dont je percevais mon corps: comme quelque chose qui devait plaire, qui ne m’appartenait pas vraiment, qui semblait être à tout le monde sauf à moi. À mon ex, surtout.

Il s’appelait Paul. C’était un joueur de hockey, drôle, intense, mon premier amour. Paul était aussi un Américain de droite. Paul a voté pour Donald Trump, c’est certain. Paul était convaincu qu’Obama n’était pas un vrai Américain. Paul ne voulait pas que nos enfants parlent français; il ne fallait pas que nos enfants soient des foreigners. Une fois, irritée, je lui ai dit:

– Tu réalises que je suis moi-même une étrangère?

– Oui, mais toi, ça ne paraît pas.

Ah? J’étais American passing, je suppose.

Quand j’en parle, de Paul, de cette vie d’avant, on me demande toujours comment j’ai pu tomber amoureuse d’un gars comme ça.

L’affaire, c’est que ça n’arrive pas du jour au lendemain. C’est insidieux. Mais des fois, il y a des wake-up calls. Comme cette discussion que j’ai eue avec le père de Paul sur l’avortement. Il m’a dit sans sourciller que si, un jour, je tombais enceinte et que je voulais me faire avorter, il me poursuivrait pour le droit à la vie de l’enfant. Rassurant, quoi.

C’était au même moment où Paul a manifesté l’intérêt d’avoir des enfants. J’avais 22 ans. J’ai commencé à avoir peur qu’il me touche, qu’une barrière cède, à avoir peur de me retrouver enceinte et de ne pas avoir de choix. J’étais tétanisée.

Quand je vois ce qui se passe au Texas actuellement, où une loi interdit maintenant les interruptions de grossesse, je suis outrée, mais pas étonnée. Et je pense que c’est ce qui me fait le plus de peine: le fait de ne pas être surprise tant que ça. De savoir à quel point c’est commun, là-bas, cette façon de penser.

Oui, il y a ces lois coups-de-poing pour nos bas-ventres, et c’est traumatisant, mais cette réalité existe aussi, à plus petite échelle, dans beaucoup trop de ménages américains. Tous les jours. La réalité, c’est qu’aux yeux des Paul de ce monde, qui se cachent derrière la parole d’un Dieu qui est tout sauf amour, il y a la peur de ce que les femmes pourront faire quand elles seront vraiment libres.

Mon ex voulait que je sois maman à la maison pour m’occuper de nos enfants, qui seraient allés à la messe, qui n’auraient pas parlé ma langue, qui auraient grandi, comme leur père, à détester le corps des femmes, à adorer le concept d’être une mère, sans jamais respecter cette mère en tant que personne.

Quelque part en chemin, j’ai eu la chance de m’ouvrir les yeux et d’avoir quelque part où aller, quelque part où revenir. Reste que quelque chose se brise en moi chaque fois que je pense à ces femmes qui n’ont pas de maison autre que celle où on les déteste. 

Vous vivez une histoire particulière et aimeriez en faire part à nos lectrices? Une journaliste recueillera votre témoignage. écrivez à Laurie Dupont, à [email protected] 

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