Reportages
16 janv. 2016

Inde: Love Commandos, les défenseurs de l'amour

Par Caroline Laurent-Simon

Caroline Laurent-Simon Auteur : Elle Québec Crédits : Caroline Laurent-Simon

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16 janv. 2016

Inde: Love Commandos, les défenseurs de l'amour

Par Caroline Laurent-Simon

En Inde, les tourtereaux qui enfreignent les distinctions de castes risquent d'être séquestrés, battus, voire assassinés par leur famille. Bouleversée par le désespoir de ces Roméo et Juliette des temps modernes, une ONG s'est donné pour mission d'organiser leur fuite et de leur offrir un mariage d'amour en toute clandestinité.

C'est une ruelle tortueuse, perdue dans le dédale du vieux Delhi, bruyant et surpeuplé. Dans l'immeuble, une volée d'escaliers raides mène à un palier, où une porte lourdement grillagée fait rempart à une seconde en bois. On a promis de ne pas révéler l'adresse ni des infos qui permettraient de localiser l'endroit. Il en va de la sécurité des habitants, trois jeunes couples illégitimes au regard des coutumes qui leur dénient le droit de choisir l'homme ou la femme de leur vie parce qu'ils sont issus de castes différentes, ou que leurs parents les ont promis à d'autres. Pour pénétrer dans ce refuge clandestin qui abrite ces couples en fuite et en rupture familiale, il a fallu contacter le fondateur des Love Commandos (lovecommandos.org), Sanjoy Sachdev. Rituel de sécurité immuable: un gros costaud, casquette vissée sur la tête, ouvre d'abord les deux portes. Puis on entre dans un autre monde, étanche, malgré un balcon ouvert sur la rue, dont les bruits parviennent étouffés. Le faible rai de lumière du balcon ne suffit pas à laisser passer le jour dans l'appartement - une cuisine, deux minuscules salles de bains et trois petites pièces - éclairé en permanence au néon. Drôle d'impression. Matelas au sol et coussins fleuris, fumet du repas de midi en préparation, un petit autel dédié à des divinités indiennes près du réfrigérateur. Trois jeunes filles discrètes et un jeune homme à la corvée de vaisselle. Le gros costaud à la casquette et aux allures de vigile est aux aguets.

Un deuxième papa

Le patriarche Sanjoy Sachdev, tenue traditionnelle blanche comme ses cheveux et regard vert transparent, nous reçoit dans son minuscule bureau qui lui sert aussi de chambre à coucher. Rivé à son écran d'ordinateur, trois téléphones portables et le code civil des mariages et divorces à portée de main, il est soucieux. Il a déjà reçu plusieurs courriels ce matin, ainsi que des coups de fil d'amoureux perdus et affolés qui lui demandent son aide. C'est cet homme, activiste indien des droits de l'homme et pacifiste convaincu dans la lignée de Gandhi qui, en 2010, a fondé les Love Commandos avec l'aide de Harsh Malhotra, un décorateur d'intérieur. L'appellation, digne d'un soap-opéra bollywoodien, peut prêter à sourire.

La mission de cette ONG, nettement moins. Avec un millier de crimes d'honneur par an - statistiques communément reprises par les ONG indiennes dont on imagine qu'elles ne sont que la partie visible du fléau -, l'Inde, sous sa façade moderniste, peut aussi être une terre de terreur pour ceux qui s'aiment sans le consentement de leurs familles. Sanjoy revendique sept appartements-refuges, tous clandestins, pour la seule région de Delhi. En quatre années, il aurait secouru près de 3000 couples dans ce gigantesque pays. Un chiffre difficile à prouver tant Sanjoy et ses équipes entourent leurs actions et leurs protégés d'une discrétion extrême. «Nous ne pouvons pas faire autrement, dit-il. Juste pour ce refuge, nous avons déjà déménagé cinq fois. La semaine dernière, une cinquantaine d'extrémistes opposés à notre action ont manifesté dans le quartier. Nous avons déjà eu des parents qui sont venus dans nos appartements tenter de récupérer une fille ou un garçon en fuite. La vie de ces jeunes dépend de notre discrétion.» Sanjoy, que les jeunes couples clandestins appellent affectueusement et respectueusement Baba, comme un père, en fait-il trop? L'an dernier, l'un de ses protégés a été retrouvé par la famille de celle qu'il aimait. Le jeune homme en est mort, puni par les proches de sa fiancée. «C'est pour empêcher tous ces crimes d'honneur, qui sont une honte et une réalité, que nous avons créé les Love Commandos, explique Sanjoy. En veillant sur ces jeunes gens, nous avons une immense responsabilité.» Ses cernes profonds en témoignent: Baba Sanjoy redoute en permanence que ses protégés ne viennent gonfler les sordides statistiques.

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S'évader en justes noces

La peur, et même l'effroi absolu, Pinky, 22 ans, Arjun, 25 ans, Vandana, 22 ans, Dilip, 28 ans, Jyoti, 21 ans, et Ajay, 23 ans, la connaissent. Menue et dynamique, Jyoti a beau sourire, sa nervosité est à fleur de peau, palpable. Fille d'un chauffeur de taxi de la banlieue de Delhi, elle a quitté le domicile familial le 3 août dernier, jour de son anniversaire, avec Ajay, son amoureux depuis ses 14 ans. Une dispute de trop avec son père. Et les coups. «Il a failli me tuer, je voyais dans ses yeux qu'il allait me tuer», raconte-t-elle d'une voix sourde. Déjà, à plusieurs reprises, ses parents l'avaient cloîtrée dans la maison, lui interdisant toute sortie et lui confisquant son cellulaire. «Ils ne voulaient pas d'Ajay, explique la jeune fille. Ils ne voulaient surtout pas que je choisisse moimême mon mari. Ils me disaient: "Ou tu ne le vois plus ou tu restes ici et tu ne vas plus à l'école."» Elle a trouvé ce chantage insupportable: «Je leur ai répondu que j'avais le droit d'aimer qui je voulais et d'aller à l'école. De choisir ma vie. Résultat, mon père m'a battue: ç'a été mon cadeau d'anniversaire.»

Pendant qu'elle raconte son histoire, si semblable à la leur, la jolie Pinky et la sage Vandana ne la quittent pas des yeux. Pour avoir enduré tout cela elles aussi, elles savent ce qu'est le poids du chantage et des menaces, la privation de la moindre liberté, la détention organisée en famille. À l'instar de Jyoti, elles ont dû ruser pour trouver un cellulaire - celui d'un frère alors qu'il était sous la douche ou celui d'une amie complice à l'école - afin de joindre celui qu'elles ont choisi et fomenter leur fuite. Elles sont parties en n'emportant rien qu'un minuscule sac et, surtout, leurs papiers d'identité.

C'est sur internet, par ouï-dire ou dans un article de presse que les couples interdits ont entendu parler des Love Commandos et les ont ensuite contactés. Parfois, l'ONG les exfiltre de leurs écoles en échafaudant des scénarios risqués. Comme cette étudiante qui a prétexté un besoin urgent pendant l'un de ses cours et a fait le mur de l'établissement, il y a deux semaines, pour être récupérée par un membre de l'ONG qui l'a ensuite emmenée dans un refuge clandestin où elle a retrouvé son ami.

Vandana, étudiante en commerce, fille d'un agent immobilier, est en fuite depuis trois mois avec Dilip. Tous deux viennent de la région de l'Haryana, tristement réputée pour son taux élevé de mariages arrangés ou forcés et de crimes d'honneur. Baba Sanjoy, aidé par son réseau de sympathisants anonymes, a trouvé à Dilip un petit boulot de vendeur. De quoi économiser les roupies nécessaires au jeune couple pour s'installer et commencer une nouvelle vie. Encore une fois, le secret est de mise: il nous est impossible de suivre le jeune garçon au-dehors, le lieu du petit job est confidentiel. La facétieuse Pinky, elle, ne connaît son amoureux, Arjun, que depuis mars dernier. Mais elle est sûre d'elle, et lui aussi. «C'est l'homme de ma vie», dit-elle. Avant de s'enfuir ensemble, en prétextant qu'elle allait voir sa tante, ils ne s'étaient vus que deux fois une demi-heure. «Je suis brahmane, Arjun est de la caste inférieure des jats, raconte-t-elle. Jamais notre mariage n'aurait été possible. Quand mon père a su que je l'avais rencontré, il m'a séquestrée, il était furieux. Il me destinait à un autre garçon de ma caste.»

De la terreur à l'isolement

«Séquestrées»: Pinky, Jyoti et Vandana le sont aussi d'une certaine façon, pour leur protection, dans l'appartement des Love Commandos. Les «prisonnières volontaires» en ont accepté les règles: ne pas contacter leur famille, ne pas sortir dans la rue, remettre leur cellulaire en arrivant. C'est Sanjoy qui, s'il le faut, est en contact avec les familles et tente de leur expliquer que, selon la loi, leurs filles majeures ont le droit d'épouser qui elles souhaitent. Tâche ardue. «Malgré la loi, les traditions demeurent de véritables obstacles, explique-t-il. Parce que les jeunes appartiennent à des castes différentes ou tout simplement parce que, en dehors des mariages arrangés, voire forcés, il n'y a aucune union possible. Nous luttons contre tous les fondamentalismes, qu'ils soient hindous, musulmans ou chrétiens. Le mariage d'amour n'est pas une réalité dans ce pays, aucun parti politique ne s'occupe de la question. Toutes les couches de la société sont touchées par les unions arrangées ou forcées. Nous avons accueilli ici des filles de tous les milieux sociaux.» Sanjoy n'accepte les amoureux qu'après avoir testé, en les questionnant longuement, leur détermination à fuir ensemble et à se marier.

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D'ailleurs, chacun des couples est ensuite marié légalement, en présence d'un membre des Love Commandos, avec inscription au registre d'état civil. Une façon, espèrent l'ONG et les amoureux, de pouvoir contrer les plaintes pour enlèvement que déposent souvent les familles des filles contre les jeunes hommes avec lesquels elles partent. Mais c'est une mince protection, compte tenu de la corruption de certains policiers dans les régions éloignées de Delhi ou de Bombay, qui poursuivent ou incarcèrent les jeunes hommes mariés. «S'ils les retrouvent, les familles sont prévenues, dit Sanjoy. Dans ce cas, les mariages légaux importent peu: ils n'empêchent pas les crimes d'honneur.»

Dans l'atmosphère confinée du petit appartement, avec chambres séparées pour les femmes et les hommes, les trois jeunes filles tuent le temps: elles s'occupent des travaux ménagers et de la cuisine - tâches qu'elles partagent avec leur mari -, se font des tatouages au henné, regardent des téléséries bollywoodiennes ou s'amusent lors des petites fêtes improvisées par les Love Commandos. Toutes trois disent avoir retrouvé une «famille», coupées du dehors hostile par la lourde porte grillagée et protégées en permanence par des costauds. Certains couples, assure Sanjoy, vivent plus d'un an dans la clandestinité. «Mais, en général, nous les gardons de deux à trois mois, le temps de leur trouver un travail loin de chez eux et un petit appartement.» L'ONG fournit tout: nourriture, vêtements et hébergement, mais aussi conseils et écoute, sans aucune aide de l'État. Elle fonctionne avec un budget chaque jour en péril: ses fonds proviennent exclusivement de dons versés par des sympathisants qui résident en Inde ou à l'étranger et par ses deux fondateurs. Quand ces subsides ne sont pas bloqués par la banque, sur injonction gouvernementale. Sanjoy ne sait pas jusqu'à quand les Love Commandos pourront continuer. Il sait qu'il dérange.

La tentation du retour

Bien sûr, dit Vandana, qui rêve de monter sa petite entreprise, la vie audehors lui manque. Surtout en période de fêtes religieuses, quand la rue se fait joyeuse et animée. Mais regrette-t-elle sa fuite? Sa réponse fuse, comme celle de ses deux amies d'infortune, Jyoti et Pinky, lovées l'une contre l'autre comme trois chatons: «Non! Absolument pas.» Elles se disent déterminées. «Si on ne l'était pas, explique Jyoti, on ne serait pas là depuis des mois. Nous avons eu le courage de tout quitter, et cela nous rend fières.» Un voile passe dans les yeux de la jeune fille: «Nos soeurs et nos frères nous manquent. Nos mères aussi. Du jour au lendemain, nous n'avons plus de nouvelles, plus de liens.» Et, parfois, elles éprouvent une pointe douloureuse de culpabilité: «On sait qu'on leur fait de la peine, reconnaît Vandana. Mais nos parents nous en ont fait aussi en refusant celui que nous choisissons et aimons, et en voulant nous imposer une existence qui n'est pas la nôtre, parfois avec brutalité.» Pour vivre, disent-elles, elles n'avaient que ce choix. Même si celui-ci peut leur coûter la vie. En attendant - en espérant - que leurs familles acceptent leur décision ou qu'elles cessent de les poursuivre, les jeunes filles supportent la promiscuité dans ce troispièces, la monotonie lancinante, l'angoisse de devoir recommencer à zéro, ailleurs, sans racines, avec pour toute famille l'élu de leur coeur et pour tout bagage un sac en plastique contenant quelques affaires. Toutes trois ont été enfermées de longues journées par leur famille. Ici, dans ce refuge clandestin, elles se sentent presque en liberté. Elles rêvent de recommencer leurs études. De s'accomplir, pour que «tout cela n'ait pas servi à rien».

Les corps se frôlent, les jeunes couples chahutent comme des gamins. De son bureau, Sanjoy veille et surveille avec l'aide de ses coéquipiers. Certains jeunes ne supportent plus cette situation. Comme Jyoti et Ajay. Pourtant, ce dernier avait avoué avoir «très peur du père» de sa jeune épouse, qui a menacé de le tuer. Ajay, visage grave, peu loquace, nous confiait qu'il rêvait «de vivre libre comme tant d'autres couples dans le monde» et que sa famille à lui était d'accord, et le protégerait.

Le lendemain, brusquement, Jyoti et lui ont décidé de quitter le refuge des Love Commandos, sans que Sanjoy puisse les raisonner. Depuis, ce dernier tremble à l'idée d'apprendre qu'ils ont été retrouvés par la famille de Jyoti, parce qu'ils ont eu «trop confiance». Au mieux, dans ces cas-là, estime le fondateur des Love Commandos, le couple est séparé. La jeune fille, qui revient mariée, est considérée comme une moins que rien. Au pire, et c'est ce que le vieux sage redoute le plus, les rêves d'amour et de liberté finissent dans un bain de sang. Celui de la mariée. Ou du marié. Ou des deux.   

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