Reportages
30 juin 2015

Brésil: une école de mode dans les favelas

Par Malvina Hamon

Malvina Hamon Auteur : Elle Québec Crédits : Malvina Hamon

Reportages
30 juin 2015

Brésil: une école de mode dans les favelas

Par Malvina Hamon

Sous le soleil clément de mars, Nadine Gonzalez commence sa journée à la brésilienne, en prenant son petit-déjeuner au bord de la mer. Assise à un kiosque de la plage culte de Copacabana, dans le célèbre quartier de Rio de Janeiro, elle sirote un café et savoure un croissant, son péché mignon. Derrière elle, des touristes et des Cariocas vont et viennent sur le sable fin. Bien que le spectacle soit plaisant, la jeune femme garde les yeux rivés sur son carnet. La journée est à peine commencée, mais Nadine ne s'accorde pas le temps de flâner.

Il y a une dizaine d'années, alors qu'elle était en vacances au Brésil, cette Française a eu un coup de foudre pour la culture brésilienne. À tel point qu'elle a décidé de changer de vie pour venir s'installer à Rio: elle a quitté son conjoint, son appartement parisien, son poste de rédactrice en chef mode pour un magazine people... «Au Brésil, j'ai découvert quelque chose de différent, qui m'a redonné le goût de la mode. Ici, les vêtements ne sont pas qu'un simple apparat: ils sont plutôt une seconde peau. Les femmes se sentent bien dans leur corps: qu'elles soient minces ou fortes, peu importe, elles osent! Celles qui m'ont le plus impressionnée proviennent de milieux défavorisés. Plus leur quotidien est dur, plus elles sont créatives.»

C'est cette étincelle qui a donné envie à Nadine de créer une association, ModaFusion, grâce à laquelle elle a pu multiplier les projets à caractère social: lancement d'une ligne de lingerie avec des prostituées, création de paréos avec des prisonnières, concours de graffitis pour sensibiliser les jeunes des favelas au réchauffement climatique... Puis, le gouvernement brésilien a commencé à mener des interventions musclées et controversées, afin d'éradiquer les problèmes de violence et de drogue dans les bidonvilles. «Je me suis demandé ce qu'il allait advenir des jeunes qui y habitaient: 80 % d'entre eux subsistaient grâce à la drogue, explique Nadine. Ils avaient l'habitude de gagner leur propre argent et pas celle d'étudier. Il fallait trouver un moyen de les aider.»

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En juin 2013, Nadine et son associée, Andrea Tarnowski Fasanello, se sont lancé un pari fou: celui de fonder une école de mode dans le bidonville de Vidigal, au sud de Rio. «Le projet de ma vie!» assure la gringa. Bien plus qu'un établissement scolaire, la Casa Geração Vidigal (qui signifie «maison génération Vidigal») a une mission sociale, celle de favoriser la réinsertion professionnelle de jeunes vivant dans les favelas.

L'école de la vie

Son petit-déjeuner terminé, Nadine monte dans le bus 557. Direction: Vidigal. À mesure qu'on s'éloigne des quartiers riches, les plages de sable fin et les gratte-ciel laissent place aux pavés et aux petites habitations colorées. Trente minutes plus tard, la jeune femme grimpe à pied les derniers mètres qui mènent à son école.

La Casa Geração Vidigal est une maison rouge vif, perchée dans les hauteurs de Rio. D'ici, on a une vue imprenable sur la mer azur et sur les courbes délicates de la plage d'Ipanema, surplombées par le mont du Pain de Sucre. Un environnement inspirant pour les étudiants, croit Nadine. «Je veux qu'ils regardent leur quotidien différemment et qu'ils puisent dans celui-ci pour nourrir leur créativité. Je souhaite qu'ils créent une mode qui ne soit pas copiée sur le style occidental, mais qui ait sa propre personnalité, qui exprime la sensibilité brésilienne.»

Dans la classe, au milieu des cascades de tissus, des machines à coudre et des mannequins habillés de créations en devenir, les étudiants laissent libre cours à leur imagination. Peterson Freion est un de ceux-ci. Ce passionné de mode a découvert la Casa Geração Vidigal en discutant avec un étudiant de la première promotion, qui lui a vanté les mérites de cette formation. Rêvant de paillettes et de célébrité, il a décidé de tenter sa chance, même s'il savait que peu d'étudiants y étaient admis. «J'avais peur de ne pas être retenu», confie le jeune homme de 20 ans. Nadine a toutefois été conquise par son talent. «Comme lui, de nombreux jeunes viennent frapper à la porte de l'école en pensant lancer leur collection et gagner de l'argent, remarque-t-elle. Cette illusion est éphémère: ici, ils se rendent compte qu'il y a autre chose que le stylisme et la célébrité dans la mode. Ils prennent vite conscience qu'il faut travailler fort pour réussir!»

Parmi les dizaines de candidatures que la Casa Geração Vidigal reçoit chaque année, seulement 20 sont retenues. Les critères de recrutement? La motivation, la sensibilité à la mode et la créativité. Les six premiers mois de la formation sont consacrés à la découverte des métiers de la mode et sont donc plus techniques: 15 heures par semaine, les étudiants suivent des cours d'histoire de l'art, de stylisme, de modelage, de coupe et de couture, donnés par des professionnels. Le reste du temps, ils mettent leurs compétences en pratique grâce à des projets collectifs en partenariat avec des écoles de mode européennes, comme l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers, l'International University of Art for Fashion ESMOD Berlin, ou encore avec des entreprises locales.

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Une fois ce premier semestre terminé, les 10 meilleurs élèves de la promotion lancent leur propre collection avec l'aide de leurs camarades. Un tremplin fantastique. Et une chance qui se mérite. «Les étudiants sont notés sur leurs résultats dans les différentes matières, mais aussi sur leur comportement, explique Nadine. Certains sont trop effrontés pour intégrer le marché du travail et doivent améliorer leur attitude. La Casa Geração Vidigal n'est pas simplement une école de mode, c'est aussi une école de vie.»

Un véritable tremplin

Pour ces jeunes issus de toutes les favelas de Rio, la Casa Geração Vidigal est la preuve qu'ils peuvent s'en sortir grâce à leurs talents plutôt qu'en suivant la voie, tracée d'avance, du trafic de drogue et de la violence. «Rien n'est facile pour eux au quotidien, constate Nadine. Ils sont sans cesse obligés de réfléchir à une manière d'atteindre leurs objectifs, de faire preuve d'imagination pour se débrouiller dans les favelas.» Découlent de ce combat de tous les jours une créativité sans limites, un talent brut qui fascine la Brésilienne d'adoption. «C'est leur matière première, ce qui va les aider à réussir dans la mode.»

Pour les aider à y parvenir, Nadine et son associée, Andrea, se font un devoir de trouver le financement nécessaire pour assurer la gratuité des cours, mais aussi pour offrir un retour financier aux étudiants. «Nous avons développé un système d'autofinancement avec la vente de t-shirts et la création d'uniformes... mais cela ne suffisait pas. Nous avons donc mis en place un programme de bourses. Une entreprise, quels que soient son domaine et sa localisation, peut ainsi parrainer un étudiant pour un an. Ça fonctionne plutôt bien pour l'instant», se félicite Nadine. La commercialisation de collections capsules créées par les étudiants, en partenariat avec des professionnels de la mode du Brésil, permet également à ces jeunes d'obtenir un revenu.

Nadine et Andrea se sont fixé un autre objectif: atteindre 100 % d'intégration professionnelle pour leurs étudiants. Un pari réussi! «Les 20 élèves de la promotion 2014 ont été embauchés par une entreprise de mode, ont lancé leur propre marque, ou ont poursuivi une autre formation de mode au Brésil ou à l'étranger», s'exclame Andrea, satisfaite. «Adriana Almeida travaille chez Farm, la marque fétiche des Cariocas; Pedro Araujo a été engagé par Animale, une des plus grandes marques brésiliennes; Isabela Santos da Costa a lancé sa marque de bijoux, et Rafael Joaquim, sa marque de vêtements...» De quoi aviver la motivation des deux femmes qui souhaitent aller encore plus loin et ouvrir de nouvelles écoles de mode dans différentes favelas de Rio!

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