Tendances

La mode «verte» et ses avancées écoresponsables

La mode «verte» et ses avancées écoresponsables


 
Photographe : Getty Images

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La mode «verte» et ses avancées écoresponsables

Au-delà du prix affiché sur son étiquette, notre vêtement a un coût. Exploitation des ressources, surconsommation d’eau, déforestation... La mode est la seconde industrie la plus polluante, après le pétrole! Quel est l’impact environnemental de notre garde-robe et quelles solutions sont mises en œuvre pour y remédier? Enquête.

Un troupeau de chameaux broute les herbes folles qui recouvrent, éparses, une terre aride. En arrière-plan, la scène est digne d’un blockbuster post-apocalyptique: un bateau échoué, sa coque rouillée par les ravages du temps, est abandonné aux caprices des éléments. Nous sommes en Asie centrale, entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, à l’endroit même où la mer d’Aral faisait autrefois la fierté de la région. De ce lac salé, jadis le quatrième plus grand au monde, il ne reste qu’une fraction, malgré les tentatives du gouvernement ouzbek et de la Banque mondiale pour endiguer la catastrophe écologique. Depuis les années 1960, l’irrigation nécessaire à une culture du coton toujours plus intensive a asséché le bassin et libéré un nuage de pesticides et de produits chimiques qui contaminent désormais les terres agricoles et les villages avoisinants. Dans les champs recouverts d’un tapis de fleurs blanches ouatées, les travailleurs – 2,8 millions en 2015, selon L’Organisation internationale du travail mise en place par l’ONU – s’activent malgré les risques de cancers et de maladies respiratoires. C’est qu’il faut en moyenne une demi-livre de coton et 2700 litres d’eau pour fabriquer un seul t-shirt! On pourrait aussi
parler des forêts tropicales d’Indonésie – dont le bois est utilisé dans la fabrication de viscose et de rayonne – qui reculent à vue d’œil, ou de la rivière Noyyal, en Inde, à tel point polluée par les teintures toxiques des usines de vêtements environnantes qu’elle détruit l’agriculture locale. Les exemples sont nombreux et il ne faut pas chercher très loin pour savoir que la faute est dans notre garde-robe! Face au constat environnemental aggravant, la mode écoresponsable devient une nécessité, et les avancées écologiques en la matière ne cessent de se multiplier. On fait le point.

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La mer d’Aral, vue de l’espace, en août 2017. Photographe: NASA

UNE PRISE DE CONSCIENCE DURABLE

Pour suivre le rythme effréné de la mode, les grands groupes de fast fashion marchent à coup de nouveautés: Zara offre une vingtaine de collections par an, et H&M, une quinzaine, parmi lesquelles chacune de ces marques détient une ligne «verte», plus respectueuse de l’environnement. «L’année dernière, 35 % des matériaux utilisés dans l’ensemble de nos collections étaient durables, affirme Cecilia Brännsten, responsable par intérim du développement durable chez H&M. Notre but? Devenir 100 % circulaires et renouvelables d’ici 2030, en utilisant des matières écologiques et en recyclant les vêtements usagés pour en faire de nouveaux.» L’enseigne suédoise ainsi qu’Inditex (qui détient entre autres Zara) font d’ailleurs partie de la Sustainable Apparel Coalition (SAC), initiative mise en place en 2009 par deux marques que tout oppose: Patagonia, leader écoresponsable des vêtements de plein air, et Walmart, multinationale de produits bon marché. Quand David et Goliath unissent leurs forces pour préserver l’environnement, une légion de fidèles se range derrière eux. Dans ses rangs? Près de 80 griffes – dont Aldo, Aritzia, Burberry ou encore Gap – qui se sont engagées à mesurer leur impact écologique et social à l’aide d’un indice exclusif, le Higg Index. «On s’intéresse aux consommations d’eau, d’énergie et de produits chimiques, qui sont des questions critiques, explique Jason Kibbey, président de la SAC. Ces mesures permettent à l’industrie de voir dans quels secteurs elle doit progresser et innover, afin de ne pas nuire, entre autres, à l’environnement.»

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«Conscious Activewear»: la nouvelle collection sportive écoresponsable de H&M.

De fait, la réalité d’une mode rapide et jetable met à rude épreuve le bien-être de notre planète, dont les ressources rares, comme l’eau douce, s’épuisent inexorablement. Dans des usines à la chaîne, situées pour la plupart dans des pays où la main-d’œuvre est bon marché, 100 milliards de nouveaux vêtements sont produits chaque année et rejoignent les rayons déjà débordants de milliers de boutiques à travers le monde. L’abondance à son paroxysme... Chaque saison, les tendances, tentatrices passagères, nous harponnent inlassablement. La convoitise est forte, et le prix sur l’étiquette, avantageux. Mais avec le temps, notre nouvelle robe préférée perd de son panache et finit par rejoindre, si elle n’est pas recyclée, les milliards d’habits qui s’amoncellent dans des décharges, témoins de l’hyperconsommation actuelle. 

En décomposition, ces vêtements libèrent du gaz à effet de serre, qui participe au réchauffement climatique. Et le cycle de la mode, lui, continue, comme une rengaine implacable. En cause? Le modèle d’affaires des marques de fast fashion. «Si celles-ci veulent vraiment apporter des changements, qu’elles ralentissent leur production, qu’elles payent mieux leurs travailleurs dans leur chaîne d’approvisionnement et qu’elles regardent réellement leur impact environnemental», s’insurge Livia Firth, fondatrice d’Eco-Age, organisme britannique qui encourage les griffes à adopter des pratiques durables. Certes, on peut blâmer la mode rapide, qui encourage une consommation jetable, mais à voir les vêtements qui prennent la poussière dans notre propre garde-robe, on ne peut s’empêcher de ressentir un certain pincement. «Au bout du compte, ces entreprises ne forcent personne à acheter, c’est le consommateur qui les a mises au monde, tempère Marie-Ève Faust, professeure à l’École supérieure de mode ESG UQAM. On pourrait même féliciter ces griffes pour leurs lignes “vertes” et leurs efforts écoresponsables, qui conscientisent leur clientèle.» Car quand il s’agit de magasiner, on se retrouve tous dans le même panier... Il suffit d’apercevoir une jolie robe dans une vitrine pour oublier que notre placard est plein à craquer ou que notre compte bancaire crie famine. Et s’il y a un rabais à la clé, c’est la dépense assurée! «Face aux nouvelles tendances, on a tous des comportements compulsifs, soutient Fabien Durif, directeur et cofondateur de l’Observatoire de la consommation responsable de l’ESG UQAM. On a beau se promettre d’éviter les soldes et de limiter nos achats, on a aussi envie de changement. Et puis, un vêtement écoresponsable peut très bien être vendu au même prix qu’un morceau traditionnel, mais on ne le valorisera pas pour autant. On achète d’abord et avant tout une marque! Il ne faut pas oublier que la mode est un plaisir, qui va difficilement de pair avec une consommation responsable.»

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Des déchets s’amoncellent dans une décharge. Photographe: Getty Images 

Si les achats impulsifs sont inéluctables, il semblerait que les mentalités soient tout de même en train d’évoluer... «Les consommateurs sont plus que jamais conscients de ce qu’ils achètent, affirme Helena Barbour. Ils souhaitent soutenir des entreprises qui reflètent leurs valeurs.» D’ailleurs, cette prise de conscience collective se fait aussi du côté des griffes de luxe et de prêt-à-porter. «Avant, le fait qu’une marque soit durable lui donnait un avantage concurrentiel.

Aujourd’hui, c’est devenu une nécessité, au risque d’être pénalisée par le client», souligne Fabien Durif. Et depuis la montée en puissance d’Internet, si une marque se fait prendre la main dans le sac, les conséquences peuvent être désastreuses! «La nouvelle génération est très informée et utilise les réseaux sociaux pour se faire entendre», indique Marie-Ève Faust. La mode glamour à n’importe quel prix serait-elle dépassée? De récentes innovations techniques prennent en tout cas les devants et pavent le futur d’une industrie écoresponsable. Zoom sur ces découvertes d’un nouveau genre.

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 Le coton, si vorace en eau. Photographe: Getty Images

PEAU D’ORANGE 

Après le plastique ramassé dans les océans, l’industrie s’intéresse... aux pelures d’oranges! L’entreprise italienne Orange Fiber récupère (gratuitement!) une partie des 700 000 tonnes annuelles de rebuts d’agrumes auprès de compagnies de jus de fruits locales pour les transformer en un textile semblable à de la soie. La première griffe à utiliser ce tissu vitaminé? Salvatore Ferragamo, qui en a fait une collection capsule, douce et ensoleillée, en avril dernier.

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Un foulard signé Salvatore Ferragamo, conçu en partenariat avec Orange Fiber.

DIAMONDS ARE A GIRL’S BEST FRIEND...

... Surtout quand ils ne sont pas entachés par les conflits. La solution se trouverait du côté des scientifiques, désormais capables de recréer en laboratoire des diamants identiques en tout point à ceux qu’on trouve dans les mines. Parmi les entreprises qui s’intéressent à la pierre précieuse artificielle? Swarovski, De Beers ou encore Diamond Foundry. Comme une plante a besoin d’une graine pour pousser, la compagnie utilise un diamant existant pour en fabriquer de nouveaux à l’aide d’un réacteur. «La gemme est cultivée grâce à l’énergie solaire, sans empreinte carbone ou problème éthique, s’enthousiasme Vanessa Stofenmacher, fondatrice de la griffe de bijoux Vrai & Oro, qui fait appel au laboratoire. J’ai espoir que leur popularité  forcera l’industrie des mines de diamants à se montrer plus transparente dans sa pratique.»

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Une bague créée par l’artiste Daan Roosegaarde à partir de l’air pollué de Pékin. Photographe: Studio Roosegaarde

EN MODE AUTONETTOYANT

«Une partie importante de l’impact environnemental de la mode se produit une fois chez nous», explique Yael Aflalo, fondatrice de la marque durable californienne Reformation, qui pointe du doigt la lessive, très gourmande en eau et en énergie. Sur son site, la griffe nous suggère de laver notre linge à froid et de le faire sécher à l’air libre, afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre. À l’avenir, on pourrait porter nos vêtements jusqu’à 20 fois avant de les laver, grâce aux bienfaits antibactériens de l’argent, qui limite les odeurs. Le procédé séduit pour l’instant l’industrie du sport, notamment la marque Lululemon, mais pourrait bientôt profiter au prêt-à-porter. Une autre solution? Traiter nos vêtements en machine à l’aide du produit nettoyant Catalytic Clothing, encore au stade embryonnaire, qui permettra à notre tenue de purifier l’air. Dans la même veine, un artiste hollandais, Daan Roosegaarde, a installé à Pékin une tour capable de filtrer la pollution qui assombrit le ciel de la mégapole et d’en compresser les particules pour transformer le smog en bijoux tendance!

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La devise de Reformation: tendance, durable et accessible! Photographe: Reformation

REPENSER LA CRÉATION
 
«La confection de patrons en 3D permettra aux designers de limiter les pertes de tissu», assure la professeure Marie-Ève Faust. Derrière le succès des baskets Flyknit, de Nike? Une technologie inspirée du tricot qui crée une empeigne sans couture tout en utilisant moins de fil et de tissu, et qui a permis au géant du sport d’éviter 3,5 millions de livres de pertes depuis leur mise en marché, en 2012. La compagnie américaine LYF, elle, va plus loin, en offrant des chaussures complètement modulables. Chacune des pièces – de l’empeigne à la semelle faite en bouchons de bouteilles recyclées – s’emboîte et se remplace lorsqu’elle est usée. Et comme l’assemblage du soulier ne nécessite aucune colle nocive, il se recycle facilement!

 
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Un modèle des baskets Flyknit, de Nike. Photographe: Nike

«Les innovations joueront un rôle important dans la résolution des problèmes liés à la mode, assure Yael Aflalo, de Reformation. Mais pour être 100 % durable, il faut que la production ait un impact réparateur sur la population et sur la planète.» La créatrice y voit là l’avenir de l’industrie. «De nombreuses marques craignent de faire un pas vers la durabilité, car la problématique ne peut être réglée du jour au lendemain: ça prend beaucoup de temps, avance Livia Firth, d’Eco-Age. Il faut un engagement de la part des compagnies, des gouvernements... et de nous, consommateurs, qui devons comprendre que nous sommes le changement et la solution.» 

Alors, que peut-on faire? «Garder ses habits plus longtemps est l’une des meilleures décisions qu’on puisse prendre pour la planète. Si on y est attaché sentimentalement, on aura tendance à prolonger leur durée de vie», affirme Phil Graves, directeur du développement corporatif chez Patagonia, qui encourage ses clients à réparer leurs vêtements usés ou à les vendre sur eBay. Acheter des marques durables ou du seconde-main, faire garde-robe commune entre copines, louer sa robe de soirée qu’on ne porte souvent qu’une seule fois, ou prêter attention aux tissus (savoir que la rayonne a tendance à rétrécir ou que le cachemire ne se lave pas en machine) sont autant de solutions qui font leurs preuves. 

Et magasiner local? «Même si le transport est limité, ce n’est pas forcément meilleur pour l’environnement, assure Fabien Durif. Ce qui compte, c’est de savoir si la production dans son ensemble est écoresponsable. À l’inverse, un vêtement fabriqué à bas coût dans un pays éloigné peut très bien être durable.» Pour autant, le calendrier effréné et éphémère des tendances se doit d’être repensé. À l’inverse de la mode rapide et jetable, qui était la norme jusqu’ici, le mouvement du slow fashion, qui mise sur une industrie soucieuse du bien-être de la planète, transparente et éthique, reprend le flambeau. Et demain? À l’horizon, une révolution se dessine. Ses contours sont encore flous, mais le concept prend forme: une mode sans aucune empreinte écologique, qui remplace les ressources qu’elle consomme, qui participe à la résolution des problèmes climatiques et fonctionne en symbiose avec l’environnement. Le futur est fait d’espoir et, sur le papier (recyclé), l’ébauche du changement est esquissée!

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