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Festival Mode & Design 2017: rencontre avec le designer Olivier Theyskens

Festival Mode & Design 2017: rencontre avec le designer Olivier Theyskens

Olivier Theyskens Photographe : Getty Images

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Festival Mode & Design 2017: rencontre avec le designer Olivier Theyskens

On a eu la chance de jaser avec le créateur belge Olivier Theyskens dans le cadre du Festival Mode & Design. Rencontre avec un designer prodige.

Olivier Theyskens, sacré dans les années 1990 «enfant prodige de la mode» — à la manière de Jean-Paul Gaultier, dont le titre de gamin terrible lui colle encore à la peau — n’a aujourd’hui plus rien d’un jeune premier. Depuis 1997, date à laquelle il a fondé sa marque éponyme (il avait 20 ans à l’époque), le créateur belge a acquis une maturité qui vient avec l’expérience. Sur son C.V. bien rempli? Son passage comme directeur artistique chez deux grandes maisons de mode (d’abord chez Rochas, de 2002 à 2006, puis chez Nina Ricci, jusqu’en 2009) et sa nomination au poste de designer d’une griffe de prêt-à-porter américaine, Theory, en 2010. À l’époque, l’annonce a fait jaser: il faut dire que la marque était résolument plus large public que niche et plus streetwear que couture. L’expérience a duré un temps, et puis, en 2014, Olivier Theyskens a mis un terme à sa collaboration. Depuis, le monde de la mode l’attendait au tournant. Plutôt que d’embarquer sur un autre projet, le designer belge a préféré revenir à ses premières amours, en relançant sa griffe éponyme qui dormait depuis plus d’une décennie. Sa première collection, présentée lors de la Fashion Week parisienne du printemps 2017, en septembre dernier, a été accueillie comme celle du retour du fils prodige.

Nous avons rencontré Olivier Theyskens lors de son passage à Montréal, dans le cadre du Festival Mode & Design auquel il participe en tant que conférencier. Il nous a donné rendez-vous à la terrasse de la brasserie Blumenthal, au cœur du Quartier des spectacles. Il arrive à l’heure, en jean et t-shirt, un large sourire aux lèvres. Il semble détendu, malgré la Fashion Week parisienne du printemps 2018, qui débute dans quelques semaines. Il commande une eau gazeuse et s’émerveille de Montréal, qu’il a le plaisir de découvrir pour la première fois. Ses longs cheveux noir jais qui balaient ses épaules sont devenus sa marque de fabrique, tout comme ses créations à la fois sombres, victoriennes et romantiques. Morceaux choisis d’une rencontre à cœur ouvert.

Vous avez décidé de relancer votre propre marque après plus d’une décennie à créer pour d’autres griffes. Pourquoi ce retour aux sources?

Je me suis dit que si je ne le faisais pas là, je ne le ferais jamais. J’aurais sans doute reçu une autre proposition de poste, qui m’aurait excité, et je me serais lancé dans l’aventure. Lorsque j’ai quitté Theory, j’ai réalisé qu’il était important que je fasse du lancement de ma marque une priorité et, surtout, que je prenne mon temps pour la fonder. À chaque fois que je m’engageais dans un projet avec une autre maison, je gardais toujours la liberté de pouvoir créer mes collections en parallèle mais je n’ai jamais trouvé le temps. Ça demande une certaine organisation. Il m’est pourtant arrivé de dessiner des collections juste pour moi, mais sans les réaliser pour autant. Même lorsque j’ai pris une année sabbatique, notamment entre Nina Ricci et Theory, j’ai continué à imaginer des collections. C’est un plaisir et, finalement, c’est naturel chez moi.

PLUS: Festival Mode & Design 2017: retour sur la conférence d’Olivier Theyskens, designer

Vous sentez-vous plus libre, d’un point de vue créatif, maintenant que vous êtes aux commandes de votre propre marque?

Je n’ai jamais été dans un environnement où je me suis senti restreint dans ma liberté créative. Ça a même été le contraire, en fait. J’ai l’impression qu’on a toujours fait appel à moi pour que je donne le maximum de mes capacités. Même chez Theory: j’avais envie d’apprendre et de découvrir une autre facette de l’industrie, qu’on appelle le «mid-market» [«milieu de gamme] et qui se situe entre le marché de masse et la haute couture. Je ne me serais pas senti à ma place avec des créations trop exubérantes, même si la marque maison, Theyskens’ Theory, était plus expérimentale et me permettait d’apporter une certaine lumière et une ouverture d’esprit à la griffe.

Rochas, Nina Ricci, Theory… Chacune de ces griffes évoque un univers particulier. Que retenez-vous de ces expériences diverses?

Quand j’entends le nom d’une marque, j’ai tout de suite une certaine vision de celle-ci, qui n’est d’ailleurs pas forcément en accord avec ce que j’aurais créé pour moi. À mes débuts, j’étais très intéressé par la culture de la mode parisienne et je rêvais de pouvoir toucher du doigt des grands noms de la couture du 20e siècle. Le fantasme s’est réalisé lorsque j’ai travaillé pour Rochas, qui a connu ses heures de gloire des années 1920 jusqu’au début des années 1950. La marque n’avait pas fait de mode depuis 50 ans, et j’ai été appelé pour relancer son activité, tout en préservant l’essence de son ADN imaginé par Marcel Rochas. Il fallait tout reconstituer: l’esprit de la griffe, sa culture, son atelier… Il n’y avait pas d’archives. Seuls quelques documents assez rares, en noir et blanc, subsistaient. La marque avait surtout évolué à travers ses parfums, des années 1970 aux années 1990.

Quant à Nina Ricci, l’occasion de travailler pour cette maison parisienne est tombée à point nommé puisque j’avais déjà le désir de créer pour une fille plus jeune. La griffe m’évoquait une image éthérée, diaphane et romantique. J’ai imaginé une garde-robe éclectique, faite de jeans serrés, de t-shirts en soie et de robes dramatiques. Quand je suis parti chez Theory, à New York, j’ai poussé le concept jusqu’au bout, en proposant un vestiaire relax. J’ai l’impression d’avoir été couture chez Rochas, éclectique et jeune d’esprit chez Nina Ricci, pour finir par devenir plus accessible chez Theory…

Olivier Theyskens

Collection printemps-été 2017 / Crédit: Imaxtree

Vous avez relancé votre marque vingt ans après sa création. Qu’est-ce qui a changé depuis 1997?

Le monde de la mode était très différent à l’époque. L’opinion de certains professionnels — journalistes, critiques, responsable des ventes — comptait énormément. Ils avaient une influence énorme sur l’industrie. Aujourd’hui, on ne fait plus attention à l’avis des autres. Je pense qu’il est possible d’accéder à ce métier en étant beaucoup plus libre. La mode vit du changement: il faut s’y faire et l’accepter. J’entends tellement de personnes nostalgiques des grandes années de la mode, de 1995 à 2005. Je pense qu’au contraire, il faut embrasser tous ces changements. Chez Theory, j’ai vécu des années exceptionnelles où le «mid-market» devenait tout à coup intéressé par la mode. On était créatifs sans s’inspirer de personne. C’était nouveau! Néanmoins, certaines méthodes dans la façon de créer et de réaliser des produits n’ont pas changé. Si on veut faire une belle veste, on n’a pas le choix de faire appel à des «faiseurs», qui ont un véritable savoir-faire et qui respectent la coupe dans les règles de l’art!

Est-ce plus facile aujourd’hui de se faire un nom en tant que designer?

Je serais incapable de le dire. Mais, au final, c’est toujours un défi de créer des collections. Je crois que si on n’est pas dans l’industrie, on ne le réalise pas, mais faire de la mode, c’est du lourd! Il faut savoir réaliser, produire et commercialiser des vêtements, s’adresser aux acheteurs et à la presse… et recommencer à chaque saison, avec l’idée qu’il faut toujours évoluer!

Olivier Theyskens

Collection automne-hiver 2017-2018 / Crédit: Imaxtree

Comment imaginez-vous une nouvelle collection?

Le calendrier de mes créations est rythmé par les tissus. Le salon des tissus pour l’hiver 2018-2019, par exemple, a lieu en septembre [quatre mois avant les défilés]. Il faut agir très vite pour choisir les matières de la saison hivernale et être capable de sortir une pré-collection deux mois plus tard. En même temps, les tissus m’inspirent parce c’est la première chose concrète que j’ai dans la main. Dès lors, j’imagine un vêtement et, tout à coup, une collection se dessine dans ma tête, qui va de paire avec des désirs que je nourrissais.

Que préférez-vous dans votre métier?

J’aime travailler le vêtement. Je fais beaucoup de patronages, d’essayages et d’ajustements. Et puis, c’est étonnant d’avoir la possibilité de travailler sur le corps. Il y a cette futilité qu’est le vêtement et qui est, en même temps, primordial. Quelque part, je ne me suis jamais posé la question: «Pourquoi je fais ce travail?». J’ai toujours aimé mon métier, et je fais attention de le faire avec un maximum de respect.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite devenir designer?

Il faut embrasser les changements et être critique envers soi-même. Certains grands créateurs semblent ne jamais s’être remis en question et ils sont passés à la trappe. Le monde évolue. Il faut avoir une opinion et en même temps rester humble face à ce qu’on ne connaît pas. Aujourd’hui encore, je ne cesse d’apprendre. Il faut oser se faire aider et aimer les personnes qui travaillent avec nous. La création est une chose mais, pour que la marque fonctionne, il est impératif de savoir créer une équipe et de fonctionner avec des contraintes.

 

 

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