C'est mon histoire

C'est mon histoire: «Comment j'ai sauvé deux fois ma mère d'une mort imminente»

C'est mon histoire: «Comment j'ai sauvé ma mère»

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Auteur : Propos recueillis par Léa Jacob Crédits : Davor Nikolic Source : ELLEQuébec.com

C'est mon histoire

C'est mon histoire: «Comment j'ai sauvé deux fois ma mère d'une mort imminente»

La vie s'est chargée d'apprendre à Valérie qu'une mère peut en cacher une autre, surtout lorsqu'elle celle-ci est au seuil du dernier voyage.

Entre ma mère et moi, ça n’a jamais été le grand amour, car, voyez-vous, ce n’est pas exactement moi qu’elle espérait. Au fil des ans, de ses critiques et de nos disputes, j’avais fini par comprendre que je n’étais tout simplement pas assez bien pour elle.

D’aussi loin que je me souvienne, Alice avait toujours représenté la perfection incarnée. Au quotidien, elle était impeccable, habillée comme une carte de mode et soigneusement maquillée, coiffée et manucurée. Aussi, sans doute avait-elle espéré jouer à la poupée avec sa fille... Malheureusement pour elle, j’ai toujours été un vrai garçon manqué.

Les choses ne se sont pas arrangées à l’adolescence, car je n’avais alors — et je n’ai toujours — aucun intérêt pour ce qui la passionnait, elle. Le shopping? Quelle perte de temps! La décoration intérieure? Quel ennui! À 17 ans, je dévorais Kant et jonglais avec les concepts de l’idéalisme allemand. Alors oui, je me moquais éperdument de l’agencement d’un papier peint à un fauteuil.

En fait, plus je vieillissais, plus le fossé entre nous s’élargissait. Je trouvais la vie de ma mère oisive et complètement dérisoire. Avec le recul, il me semble que malgré nos différences, nous aurions pu faire preuve d’un peu plus de compréhension l’une envers l’autre, mais de mon point de vue, je ne faisais que reproduire ses comportements, à savoir, une absence totale d’écoute, d’empathie, de respect...

Mon entrée à l’université a empiré la situation: ma mère m’a accusée de me croire plus intelligente qu’elle, parce que je faisais un bac «en philo, Mademoiselle!» Par instinct de survie, j’ai alors décidé de quitter la maison familiale afin de préserver ce qui me restait d’estime de moi-même.

Ainsi, pendant des années, Alice et moi ne nous sommes plus vues qu’en de rares occasions, comme à Noël. J’ai toutefois gardé contact avec mon père et mon jeune frère, et j’allais très souvent manger au restaurant avec l’un ou l’autre. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque ma mère m’a appelée pour me proposer de partir avec elle une semaine au Mexique! Hein?! ¿Que pasa? Partir ensemble? Nous ne nous supportions pas à la ville, comment croire que nous pourrions nous endurer à la plage? Je lui ai alors opposé un refus catégorique. Elle m’a relancée, sans succès. Puis, mon père est intervenu en sa faveur. «Ta mère vit quelque chose de très difficile, que je lui laisse le soin de t’expliquer, m’a-t-il mentionné pendant que nous cassions la croûte. Quand tu sauras de quoi il retourne, tu changeras peut-être d’idée...» Lorsque ma mère m’a finalement rappelée, ma curiosité l’a emporté sur mon ressentiment, et j’ai accepté d’aller la voir à la maison le lendemain.

Après une nuit d’insomnie — la revoir me faisait toujours cet effet-là —, je suis donc allée la rencontrer. Tout de suite, je l’ai trouvée amaigrie. Elle m’a servi un café et, sans autre préambule, s’est exclamée: «Valérie, il faut que tu le saches: je vais mourir.» Je l’ai regardée avec méfiance, car ma mère a toujours eu une fibre de tragédienne grecque. Elle a enchaîné: «Je suis traitée pour un cancer du côlon fulgurant, qui s’est propagé au foie. Je dois recevoir un traitement expérimental dans les semaines qui viennent.

«J’étais soufflée. Mille émotions fusaient en moi. Aurions-nous assez d’une semaine pour faire la paix?»

Bref, c’est la fin. Mais avant, j’aimerais qu’on parte une semaine ensemble et qu’on essaie de faire la paix, toi et moi.» J’étais soufflée. Mille émotions fusaient en moi. Aurions-nous assez d’une semaine pour faire la paix? Comment pouvais-je lui refuser cette tentative de rapprochement? Et c’est ainsi que nous sommes parties à Ixtapa, au Mexique, dans un petit hôtel au bord de la mer.

Mer ou pas, comment pouvais-je exprimer ce que j’avais sur le cœur à une femme malade, au seuil du grand voyage? Et elle, comment pouvait-elle, affaiblie comme elle l’était, m’expliquer enfin pourquoi elle avait si mal joué son rôle de mère avec moi? Aussi avons-nous profité des premiers jours pour apprivoiser notre environnement balnéaire plutôt que pour revisiter notre passé.

Au petit matin du troisième jour, Alice s’est plainte d’une douleur aiguë à l’abdomen. À 10 heures, elle ne pouvait même plus marcher. À l’hôpital militaire d’Ixtapa, l’établissement de santé recommandé aux touristes, le médecin de garde m’a dit qu’étant donné l’état de santé actuel de ma mère, il vaudrait mieux la faire voir, séance tenante, par un oncologue d’un hôpital de Guadalajara, la plus grande ville des environs, qui se trouvait tout de même à 530 kilomètres de là où nous étions! «Et voici le numéro de téléphone de l’ambulance aérienne», a-t-il précisé en me remettant la carte professionnelle d’une compagnie offrant ce service. Un appel (et 10 000 $ US sur ma Visa) plus tard, je suis montée, avec ma mère sur une civière, dans un hélicoptère qui nous a emmenées vers un hôpital de Guadalajara.

À notre arrivée à l’hôpital, toute une équipe de professionnels était sur le pied d’alerte. Ma mère a immédiatement été prise en charge. Un médecin parlant anglais m’a expliqué que le meilleur oncologue de la ville allait l’examiner sur-le-champ. Pendant ce temps, j’ai appelé mon père, qui a promis de sauter dans le premier avion, puis on m’a aidée à trouver une chambre d’hôtel pour les prochains jours. Deux heures et demie plus tard, Alice avait subi une batterie de tests. Verdict? Son malaise n’était nullement attribuable au cancer, mais à une appendicite! On allait l’opérer dans la soirée, et tout irait pour le mieux, m’a-t-on assuré.

Le moment venu de se faire opérer, Alice était sereine, contrairement à moi. Elle m’a serré longuement la main et m’a félicitée d’avoir pris rapidement toutes les décisions qui s’imposaient. Apparemment, je lui avais sauvé la vie! Le médecin lui avait expliqué que son appendice était sur le point de se rompre. Si ç’avait été le cas, bonjour les complications liées à la péritonite... J’en suis restée bouche bée et je me suis surprise à l’embrasser sur une joue avant son départ pour le bloc opératoire.

On m’a appelée à l’hôtel vers 22 h pour m’informer que l’opération s’était très bien déroulée. J’ai couru au chevet de ma mère et y ai rencontré non pas le médecin qui venait de lui retirer son appendice, mais un oncologue. Il m’a expliqué que son confrère lui avait demandé d’assister à l’opération et qu’il souhaitait procéder à une tomodensitométrie du foie dès le lendemain. «Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, explique-t-il, mais je n’ai rien vu sur cet organe qui justifie que votre mère reçoive, en rentrant au Canada, le traitement extrêmement agressif qu’on s’apprête à lui donner.» 

Je vous épargne le détail de la suite médicale des choses, sinon pour dire que j’ai insisté pour qu’Alice passe le fameux test, et qu’ainsi, je l’ai sauvée une deuxième fois d’une mort certaine. Car dès son retour au pays, maman a demandé l’avis d’un autre spécialiste et a finalement suivi une chimiothérapie plutôt que le traitement qui l’aurait rapidement emportée et, surprise, elle a profité de cinq années de rémission. Cinq années au cours desquelles nous avons pu progressivement rétablir le dialogue.

Alice m’a d’abord sincèrement demandé pardon d’avoir été une mère médiocre. Elle m’a avoué avoir ressenti des émotions bien peu maternelles à mon égard. M’élever l’avait projetée dans sa propre enfance misérable, a-t-elle analysé, et c’était comme si elle avait reproduit avec moi, mais pas avec mon frère, les comportements que sa propre mère avait eus à son endroit: aucune démonstration d’affection pendant la petite enfance, humiliations à l’adolescence, puis crises de jalousie. Inconsciemment, elle avait voulu se venger de son propre passé en me faisant subir ce qu’elle-même avait vécu. Il m’a fallu un certain temps et l’aide d’un psychothérapeute pour digérer tout ça, mais je suis parvenue à accorder mon pardon à Alice. Puis, enfin apaisée, je l’ai accompagnée dans sa maladie jusqu’à son dernier souffle, non sans regretter tous les non-dits et les «trop-dits» du passé.

Dans son récent roman, D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan écrit: «De certains mots, de certains regards, on ne guérit pas.» Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas toujours vrai. D’autres mots peuvent effacer ceux qui nous ont blessés. La preuve: Alice et moi avons réussi à trouver les bons, ceux qui mettent un baume sur les vieilles blessures.

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