Une soirée dans la peau d’un drag king

drag king
Juil 08 2019 par
Categories : Culture

On connaît bien les drag queens… mais beaucoup moins leurs équivalents masculins. Saviez-vous que certaines femmes aiment représenter des hommes attirants? Incursion dans la vie d’un drag king.

Si les drag queens ont fait leur chemin dans la culture populaire ces dernières années, notamment grâce à des émissions comme RuPaul’s Drag Race, le drag king demeure, lui, moins connu. Il se définit par la construction d’une identité scénique masculine, indépendamment du genre auquel la personne qui l’interprète s’identifie. Autrement dit, un homme, une femme ou une personne non binaire peut se créer un personnage drag king. Ceci dit, ce sont surtout des femmes qui se glissent dans la peau d’hommes séduisants, de la même manière que les hommes dominent le monde des drag queens. Le performeur conçoit habituellement ses costumes et son maquillage et, toujours à l’instar des drag queens, répète des numéros alliant lip-sync, danse, humour et théâtre.

Charli Deville – qui a préféré témoigner sous le pseudonyme de son personnage masculin – séduit le public des cabarets depuis bientôt un an. L’artiste a ainsi reçu le titre King of Kingz en 2018, conféré chaque année au meilleur drag king de Montréal, avant de passer le flambeau à Slick Hardwood en mars. Son talent ? Imiter à la perfection Justin Bieber et se dessiner sur le corps de sacrés beaux muscles abdominaux. Quelques heures avant le spectacle Manspread, le seul qui soit entièrement consacré aux drag kings à Montréal, Charli Deville nous reçoit dans son appartement perché sur une côte abrupte du centre-ville. L’étoile montante produit et co-anime l’événement qui mélange drag, burlesque et autres folies, en plus de présenter son propre numéro. À quoi ressemble une journée dans sa vie d’artiste?

17 H

Charli a fini de travailler tôt, ce qui lui permet d’ouvrir sa trousse de maquillage dès le dernier courriel envoyé. Le sympathique artiste m’invite à m’asseoir dans son salon pour discuter pendant qu’il – pronom choisi par certaines personnes non binaires – se prépare. L’inspiration du moment? Billy Flynn, le personnage incarné par Richard Gere dans le film Chicago: un homme riche, mûr et un brin salaud. « Un genre de sugar daddy.» La séance de grimage dure normalement une heure. Dans son salon, vestons, chemises à carreaux et jeans constellés de pierres du Rhin sont soigneusement suspendus à des cintres. « Je confectionne tous mes costumes. J’ajoute une touche de brillant ou je les déchire, selon l’effet voulu. Je viens aussi de me procurer une machine à coudre que j’apprends à utiliser.» Charli Deville est devenu(e) drag king en fréquentant la scène drag. « J’ai beaucoup d’amis drag queens. C’est en sortant avec eux que j’ai décidé de m’inscrire au concours King of Kingz du Café Cléopâtre. À cette époque, je n’avais jamais vu un spectacle de drag kings. Quand j’ai réalisé que le café était plein à craquer, je me suis dit que ça pourrait devenir quelque chose d’important dans ma vie, mais je ne me savais pas encore capable de le faire», se rappelle-t-il. Contre toute attente, Charli remporte la compétition et s’enregistre avec enthousiasme un peu plus tard à un autre concours, au Cabaret Mado, la Mecque du drag à Montréal, où il se retrouve finaliste. C’est le début d’une aventure.

18 H 30

Le bar burlesque Wiggle Room marque sa présence sur le boulevard Saint-Laurent par un carré de néon écarlate où une pin-up se prélasse joyeusement dans un verre à martini. Passé la lourde porte d’entrée peinte en noir, nous empruntons un escalier étroit menant au cabaret. Trois heures avant le spectacle Manspread, le petit espace baignant dans une lumière feutrée est déjà animé par l’équipe. Charli s’assure que tous les artistes à l’affiche sont arrivés et peaufine quelques enchaînements techniques. Nous nous donnons rendez-vous aux loges dans deux heures, quand sera venu pour lui le moment d’enfiler son costume.

20 H 30

À trente minutes de l’ouverture, l’ambiance est fébrile. J’écarte le rideau qui sépare la minuscule loge de la salle pour retrouver Charli en sous-vêtements, fouillant dans sa malle aux allures de coffre aux trésors. Charli amorce sa transformation avec le packing, c’est-à-dire le port d’un objet phallique qui crée l’illusion d’un pénis. Si certains bourrent leur caleçon de chaussettes en boule, Charli a préféré se procurer un godemiché conçu à cet effet. Place ensuite au binding pour camoufler sa poitrine. Il se vêtit enfin du parfait ensemble pour gentleman: caleçon moulant, fixe-chaussettes, chemise et veston.

drag king

Quinze minutes éloignent Charli de son entrée sur scène. Ses complices et lui sirotent leur traditionnel gin tonique, « question de se calmer les nerfs », dit-il en riant. Charli n’est plus la personne qui m’a accueillie dans son appartement quelques heures plus tôt: il parle avec plus d’assurance. Viril, l’artiste prend des selfies avec les danseuses qui l’accompagnent sur scène en les tenant par la taille. S’il a déjà envisagé la possibilité de devenir un homme, le créateur préfère conserver son sexe biologique féminin. « J’ai voyagé entre les genres, mais habituellement, les personnes trans qui font du drag ne veulent pas enlever leur costume après la performance, alors qu’en ce qui me concerne, je suis soulagé(e) de revenir à mon apparence initiale. J’aimerais par moments avoir un corps plus masculin, mais je ne pense pas passer sous le bistouri. Il faut juste que je m’entraîne davantage pour avoir plus de muscles (Rires). »

21 H 15

It’s showtime! Et c’est Charli qui ouvre le bal devant une salle comble. Le projecteur se braque sur le performeur derrière le bar, alors qu’il entame la chanson The Miracle Man, tirée du film Chicago. Suivant les paroles sur les lèvres de Charli, le public s’embrase à mesure que le drag king se faufile sur scène pour retirer ses vêtements dans une danse à la fois comique et suave. Une effusion d’applaudissements et de sifflements couvre Charli à la fin de son interprétation. Les autres drag kings enchaînent leurs numéros dans un éclectisme surprenant. Du rappeur au clown, en passant par The Rocky Horror Picture Show et Harry Potter, les références pop et les prouesses physiques surchauffent l’ambiance.

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23 H

Le spectacle tire à sa fin. Charli donne rendez-vous aux spectateurs pour une nouvelle édition de Manspread. L’artiste se produit ainsi environ trois fois par semaine. « Je crois que je suis accro. Je ne devrais pas donner autant de spectacles. Si j’avais 18 ans, ce ne serait pas si grave, mais plus je vieillis, plus c’est dur.» À peine descendu(e) de scène, iel se commande un cocktail et s’attarde dans la salle pour échanger avec ses fans, même s’il préfère la plupart du temps revenir à la maison pour profiter du peu de sommeil qui lui reste avant de devoir se lever le lendemain matin. « Et puis, c’est long d’enlever tout ce maquillage », ajoute Charli, l’air léger. « J’ai reçu beaucoup de messages de personnes disant être heureuses de me voir sur scène, parce que ça montre que c’est accessible. Beaucoup de drag queens réalisent des exploits, mais on n’entrevoit pas la possibilité qu’une personne racisée, ou tout simplement une femme, puisse le faire. Les jeunes ne parlent même plus de queen ou king, mais de genderfuck, c’est-à-dire une personne qui renverse les comportements attendus par son genre. Il n’y a plus de définitions fixes sur la masculinité et la féminité, et c’est rafraîchissant. Si ma présence peut montrer que la culture drag est accessible, my job here is done

Photos: Josie Desmarais

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