«J’avais écrit une quinzaine de pages quand les gens de chez Duceppe m’ont dit que je pouvais dépenser comme je le voulais le budget qu’ils avaient mis à ma disposition. J’ai alors demandé qu’on organise un laboratoire. On a fait un appel à toutes [en ciblant des actrices d’ascendance nord-africaine et moyen-orientale] et on a reçu une trentaine de candidatures. Ce n’est pas beaucoup. Les actrices sont venues en petits groupes, par bloc de trois jours, pendant lesquels on leur a donné plusieurs rôles à interpréter. Lorsqu’elles repartaient, j’étais super inspirée, car je venais d’entendre mon texte lu par des actrices, alors que ces mots étaient toujours sortis de la bouche de mes tantes et de mes cousines auparavant. Le lendemain, quand les actrices revenaient, j’avais écrit deux nouvelles scènes, sans vraiment comprendre comment j’y étais arrivée.»

Nathalie coupe son élan, s’excusant du même coup d’être trop volubile. Je la rassure illico en lui expliquant que j’aime cent fois mieux les envolées passionnées en entrevue que les réponses monosyllabiques, quelque peu angoissantes pour une intervieweuse. Un sourire gêné dans la voix, elle poursuit: «Ç’a été un long processus pour choisir toutes les actrices, car on voulait qu’elles incarnent parfaitement chacun des personnages. Pour cette raison, certaines des femmes qui ont été retenues n’ont jamais joué au théâtre. Ça représente beaucoup de travail, mais j’ai confiance [qu’elles seront à la hauteur], étant donné qu’on a eu plus d’heures de répétitions qu’à l’habitude.»

Atteindre l’inaccessible

Affirmer que l’œuvre de Nathalie est attendue relève de l’euphémisme. Quand je lui souligne, au cours de la conversation, que Mama est LA pièce qui a été choisie pour ouvrir la 50e saison théâtrale chez Duceppe, je sens la fébrilité de la principale intéressée monter en flèche.

«Jamais je n’aurais pensé occuper cette place-là dans le milieu artistique! Ça me paraissait tellement inaccessible quand j’étais plus jeune. J’ai toujours cru qu’il me fallait être le plus «québécoise» possible pour appartenir à ce milieu. Mais ça semble faux. Dans Mama, j’expose vraiment la façon de parler des femmes de ma communauté. J’expose aussi toutes leurs chaînes, ce qui les retient. Je ne pensais pas qu’on voudrait les entendre.»

Puis, j’ose une question en deux volets: la femme de 39 ans avait-elle des messages précis à faire passer? S’est-elle donné les répliques qu’elle avait besoin de dire à voix haute? «Je me suis donné pile-poil les lignes que j’avais besoin de dire. Mais j’ai la chienne. Je ne veux pas brusquer les membres de ma famille. C’est beaucoup d’amour, cette pièce, mais c’est aussi beaucoup de violence, aussi inconsciente soit-elle. Certaines personnes pensent bien faire en imposant leurs idées à d’autres, mais c’est agir avec violence…»

C’est en laissant errer son regard au loin que Nathalie conclut: «Mes grands-parents sont venus au Québec pour qu’on ait une vie meilleure, mais ils veulent qu’on continue d’être comme eux. C’est un peu contradictoire. Et de mon côté, je n’ai toujours pas réglé mon conflit intérieur, soit celui d’avoir besoin d’appartenir à mon clan, mais de vouloir aussi m’en libérer. J’espère que je vais trouver une façon de faire cohabiter ces deux besoins-là, afin que ce soit moins déchirant à vivre dans l’avenir.» 

Mama, chez Duceppe, du 7 septembre au 8 octobre. 

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