Les gens ne peuvent détacher leur regard de Sophie Nélisse. Qu’elle soit à l’écran ou dans le restaurant animé de Montréal où nous nous retrouvons pour notre entretien, son  magnétisme est indéniable. En cette froide journée de janvier, elle est habillée de façon décontractée: elle porte un jean et un pull à col roulé ample, une coiffure simple et un maquillage à peine visible, mais il y a quelque chose en elle qui attire l’attention de tout le monde — et qui nous vaut plusieurs coups d’œil curieux. C’est un témoignage de sa qualité de star innée — ce fameux it factor — qui lui a permis d’obtenir des rôles importants,  notamment celui qu’elle tient dans la série à succès Yellowjackets, sur Showtime, qui a reçu des critiques dithyrambiques et dont la troisième saison a été récemment diffusée sur Crave.

La carrière de cette actrice québécoise de 25 ans n’a pas explosé du jour au lendemain. Sophie, qui est née à Windsor, en Ontario, et a déménagé à Montréal à l’âge de quatre ans, travaille depuis l’âge de sept ans. Elle était alors aspirante gymnaste olympique, et c’est pour financer ses frais d’entraînement et de déplacement qu’elle a décidé de devenir actrice. Après avoir fait quelques publicités, elle a décroché son premier rôle: c’était dans le film québécois Monsieur Lazhar, nommé aux Oscar en 2012; et la même année, elle a remporté un prix Génie (aujourd’hui, prix Écrans canadiens) et un prix Jutra pour sa performance. Elle n’avait que 11 ans.

Jusqu’à ce moment-là, Sophie, qui a grandi dans un foyer francophone, mais qui parle très bien l’anglais (sa mère est originaire de Terre-Neuve et son père est belge), n’avait auditionné que pour des productions québécoises, mais Monsieur Lazhar a tout changé. «Ce film a touché un public tellement large que des agences américaines m’ont vue et ont voulu me représenter», dit-elle. À partir de là, les choses ont pris de l’ampleur. En 2013, elle tient la vedette dans le film dramatique américano-allemand The Book Thief, aux côtés de Geoffrey Rush et d’Emily Watson, ce qui lui ouvre bien des portes. À ce propos, elle témoigne de la reconnaissance à son professeur de dialecte (il l’a aidée à maîtriser son accent allemand), qui lui a permis de perfectionner son accent anglais nord-américain.

Étant donné le jeune âge de Sophie à cette époque, je ne peux m’empêcher de me demander si elle était consciente de ce qui se passait autour d’elle, si elle percevait alors l’immense succès des productions auxquelles elle participait et des personnalités qu’elle côtoyait. «J’étais tout à fait consciente de ce qui se passait avec Monsieur Lazhar, parce que le film s’est rendu jusqu’aux Oscars. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’il change radicalement ma vie ou à ce qu’il me donne autant d’opportunités. Même chose avec The Book Thief: je me suis rendu compte du succès de ce film, mais j’en ai saisi l’importance bien plus tard.»

Alex Gilbert

Au départ, Sophie n’avait pas l’ambition de devenir actrice, mais plus elle jouait, plus elle y prenait plaisir; de plus, elle était très douée. «Je ne me mettais pas de pression, je m’amusais. Je n’étais pas aussi déçue [qu’aujourd’hui] lorsqu’on me refusait un rôle, parce que je me disais que je faisais ça pour le fun! Ça m’a permis de garder les pieds sur terre, parce que je ne cherchais pas à devenir célèbre. Ça n’a jamais été ça, le but.»

Cette attitude lui a permis de grandir en conservant un certain degré de normalité et d’équilibre. Sa famille n’a jamais mis son travail au centre de sa vie non plus. «Si j’avais dit à ma mère que je voulais arrêter de jouer, elle m’aurait toujours répondu: “Parfait, fais autre chose.”» Un jour, Sophie a cependant choisi de quitter la gymnastique et de poursuivre avec sérieux sa carrière d’actrice. Depuis, elle a tenu plus de 30 rôles dans des productions tournées au Québec, dans le reste du Canada et à l’étranger. L’un de ses rôles les plus connus à ce jour est celui de Shauna (à l’adolescence), dans la série Yellowjackets, un thriller psychologique américain ultrapopulaire, dont la première a eu lieu en novembre 2021. «C’est arrivé si vite — c’est le rôle que j’ai obtenu le plus rapidement. Quand je l’ai décroché, on était à deux semaines du début du tournage. Mon agence était très enthousiaste. Mon équipe ne tarissait pas d’éloges sur la série — il y a eu un buzz autour de Yellowjackets dès le début.» Et à juste titre, car la série a non seulement été acclamée par la critique (elle a récolté 140 nominations pour les deux premières saisons!), mais elle a aussi suscité un engouement parmi les admirateurs (groupes de discussion sans fin, notamment sur Reddit, et moult spéculations dans les médias sur les personnages et l’intrigue).

Pour ceux qui n’auraient pas encore vu Yellowjackets, la série est centrée sur les ados d’une équipe de soccer féminin qui survivent à un accident d’avion survenu en 1996, mais qui se retrouvent isolées dans la nature canadienne pendant 19 mois. La série est également centrée sur des survivantes du drame, qu’on retrouve 25 ans plus tard, et les répercussions que ces mois de misère dans les bois ont eues sur leur vie. Outre la distribution, qui comprend notamment Melanie Lynskey (qui joue la version adulte du personnage de Sophie Nélisse), Christina Ricci et Juliette Lewis, la série a attiré l’attention parce qu’elle aborde des thèmes comme le cannibalisme, les rituels psychédéliques païens et le surnaturel: la recette parfaite d’un récit exaltant. Mais ce qui a vraiment convaincu les amateurs de la série, c’est la force et la conviction des personnages, en particulier celui de Sophie Nélisse. L’intrigue la fait passer du rang de meilleure amie réservée et tranquille à celui d’adolescente enceinte et en colère, couverte de boue et de sang, hurlant sa rage dans une forêt sombre. Sa furie face à son destin et à celui de ses compagnes exacerbe son instinct de survie et donne lieu à de nombreux moments très intenses.

Bien que les jeunes actrices qui incarnent les personnages adolescents ne partagent pas de scènes avec celles qui interprètent ces mêmes personnages à l’âge adulte, Sophie s’est vraiment attachée à Melanie Lynskey (qui joue Shauna à l’époque actuelle), née en Nouvelle-Zélande, dont la fulgurante carrière a également commencé à l’adolescence, où elle a joué aux côtés de Kate Winslet dans le film primé de Peter Jackson Heavenly Creatures, en 1994. «C’est comme une deuxième maman pour moi, dit Sophie. Je lui demande des conseils sur le métier d’actrice, sur la façon de se frayer un chemin dans l’industrie et sur la manière de ne pas me faire prendre par toute la bullshit. La machine hollywoodienne est bien différente de l’industrie québécoise. Le fait que Melanie ne vienne pas non plus de Los Angeles lui donne un point de vue d’outsider; elle est donc d’excellent conseil.» À son avis, l’actrice néo-zélandaise est gentille, bienveillante; c’est le genre de personne super agréable à côtoyer, qui se souvient des noms de chacun sur un plateau. «Ça m’inspire. Quel que soit mon degré de succès ou de célébrité, je veux être une personne avec laquelle on a envie de travailler.»

Alex Gilbert

Melanie Lynskey admire aussi sa costar, qui lui rappelle sa propre jeunesse. «On fait toutes les deux confiance à notre instinct, dans nos performances comme dans nos relations avec les gens, m’écrit-elle dans un courriel. Sophie sait très bien juger le caractère des gens, ce qui est très utile dans ce métier. On peut être gentille tout en se protégeant, et c’est une qualité que je suis contente d’avoir. J’ai toujours su éviter ceux qui n’avaient pas de bonnes intentions, et Sophie aussi. Elle n’est pas du tout naïve; elle est très forte, et c’est quelque chose dont on a besoin pour réussir dans cette industrie difficile.»Au cours des dernières années, Sophie Nélisse s’est également rapprochée de ses coéquipières de Yellowjackets. Lorsque le premier épisode de la série a été diffusé, le groupe d’actrices a créé une chaîne de textos appelée Naughty ‘90s; elles y publiaient des photos de panneaux d’affichage et de publicités sur la série, ainsi que des théories élaborées par des fans, en se pinçant, complètement stupéfaites d’être toutes ensemble embarquées dans cette folle aventure. «On se connaît si bien maintenant, tant sur le plan personnel que sur celui de l’interprétation, dit Sophie. Nos dynamiques sont établies. Et j’adore quand on entre dans une scène et que la magie opère, parce que chacune intervient et y met du sien.»

Alex Gilbert

S’il y a une chose à savoir à propos de cette série, c’est qu’elle est extrêmement imprévisible, ce qui signifie qu’un personnage peut être présent durant un épisode… et qu’il peut disparaître au suivant. Pour Sophie et les actrices dont les personnages adultes font partie de l’intrigue actuelle, il est réconfortant de savoir qu’elles ne peuvent pas être «tuées». «C’est toujours un peu gênant lorsqu’on lit un épisode et qu’on apprend qu’un personnage meurt; on sait qu’on ne tournera bientôt plus avec l’actrice ou l’acteur en question, dit-elle. On organise toujours des petites fêtes d’adieu pour célébrer les filles qui vont “mourir”.»

Sophie est assez discrète sur les détails de la troisième saison [NDLR: certains des épisodes n’avaient pas encore été diffusés au moment d’écrire ces lignes], mais elle révèle que beaucoup de revirements y seront expliqués. «Quand j’ai commencé à lire les textes de la troisième saison et que j’ai vu à quel point Shauna était devenue méchante et amère, et comment elle s’en prenait à ses compagnes, je me suis dit: “Oh, ça va être vraiment l’fun!” Elle emprunte une direction complètement différente des saisons précédentes, à mesure qu’on obtient des réponses aux questions qui sont en suspens depuis le début.»

Yellowjackets a peut-être attiré l’attention sur Sophie Nélisse à l’échelle internationale, mais la jeune actrice ne renie cependant pas ses origines. Elle joue dans Deux femmes en or, de la réalisatrice québécoise Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Les jours heureux). Ce film, qui a remporté cette année le prix spécial du jury du Festival du film de Sundance, dans la catégorie World Cinema Dramatic Competition, sortira en salle le 30 mai. Elle revient également à la télévision dans la nouvelle série L’indétectable, qui est diffusée sur ICI TOU.TV EXTRA. Elle prend tout cela à bras-le-corps et s’efforce de garder les pieds sur terre et de rester concentrée. «Je pense qu’il faut avoir de très bons objectifs. Quand on est dans la mire des gens, qu’on est la saveur du mois, il est très facile de laisser ça nous monter à la tête. Mais je connais mes priorités.»

Après avoir été devant la caméra pendant autant d’années, Sophie Nélisse souhaite maintenant faire ses débuts derrière la scène, pour diversifier son expérience dans l’industrie et être davantage maîtresse de ses projets. Ainsi, elle essaie de produire un film basé sur un livre dont elle a acheté les droits, et elle tente de financer ce projet. Elle écrit également son propre scénario. «J’aime toucher à tout. Je veux comprendre comment on écrit un scénario; alors, je vais tenter d’en écrire un moi-même. Ça n’aboutira peut-être à rien… J’aime créer, mais je ne me sens pas obligée d’être bonne et je peux faire l’exercice juste pour le plaisir. C’est une expérience d’apprentissage. C’est la même chose pour la production: peut-être que je ne produirai jamais un film qui attirera des millions de personnes, mais je trouve ça important d’essayer et de voir le travail de fond de toute une production.»

Alex Gilbert

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La jeune actrice aimerait également varier son répertoire. «Je suis dans une période de ma vie où je veux explorer de nouveaux horizons, que ce soit une comédie, un long métrage romantique ou, encore, un film d’action, dans lequel je pourrais utiliser mon expérience d’athlète.» En tête de liste de ces souhaits figure celui de travailler avec le réalisateur québécois Denis Villeneuve, nommé aux Oscars. «Ce serait mon rêve!» Sophie Nélisse est déterminée, pragmatique, douce et attentionnée, mais ce qui m’impressionne le plus après avoir passé du temps avec elle, c’est son regard sur son incroyable parcours. Elle est consciente du voyage hors du commun qu’elle est en train de faire et de l’importance de prendre un peu de recul. «Si j’avais déjà accompli tout ce que je désirais accomplir, qu’est-ce qu’il me resterait pour me motiver? Je veux profiter du moment présent, du moment où je me trouve. La jeune fille de 10 ans que j’étais serait déjà très fière de moi. Et oui, c’est normal d’en vouloir plus et d’essayer de me rendre plus loin, mais je pense qu’il est aussi crucial que je reconnaisse le travail que j’ai accompli et que je ne me compare pas aux autres.» Dans un secteur extrêmement compétitif, Sophie Nélisse s’efforce de rester concentrée. «Ça prendra le temps qu’il faudra, dit-elle à propos de sa carrière. Ce qui compte vraiment, ce sont les expériences que je vis en cours de route. Elles me feront d’autant plus apprécier le résultat final.»

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ELLE QUÉBEC — MAI 2025

ELLE QUÉBEC — MAI 2025Alex Gilbert

Photographie et direction de création Alex Gilbert Stylisme Olivia Leblanc Maquillage Carole Méthot Coiffure Mélanie Guille Décor Studio TB / Naomi Tremblay Productrice éditoriale Sarah Akli Digitech Pascal Fréchette Premier assistant Thibaut Ketterer Deuxième assistant Mylène Castilloux Assistante au stylisme Sarah M’Bengue