Nous habitons le même quartier montréalais. Aussi, on se donne rendez-vous dans un parc, près des étangs. C’est permis, c’est encore l’été, et il n’est pas encore question de zones et de couleurs. Le spectre de la deuxième vague plane à peine. Le bon vieux temps, quoi! Sans doute pas, puisque le tsunami des dénonciations d’inconduites sexuelles absorbe le début de notre rencontre. Pascale explique que cela a des répercussions jusque dans son salon et qu’il y a entre elle et ses grands ados de profondes divergences d’opinions.

L’actrice réfléchit tout haut et formule quelques observations qui, justement, pourraient déplaire à ses enfants, notamment lorsqu’elle parle de l’utilisation des réseaux sociaux comme d’un tribunal populaire. «Aux dernières nouvelles, il me semble qu’on vit toujours dans une société de droit. Et tout ne peut pas se régler à coups d’exceptions. C’est comme si le collectif n’avait plus priorité sur l’individu. Toute voix doit être entendue et respectée. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un constat que je fais.» Rapportées ainsi, ses paroles peuvent paraître rudes. Mais sa voix suave et le rythme sur lequel ces mots sont prononcés donnent le ton à une conversation des plus posées. Il y a une langueur dans la façon dont l’actrice s’exprime et d’exquis silences entre deux phrases. «On dirait que le débat d’idées est impossible en ce moment, dit-elle.

Mais je continue à croire que c’est parfois devant les obstacles que l’on forge notre identité et notre personnalité. Si on ne souffre jamais et qu’on passe son temps dans une pièce à température contrôlée, dans un environnement lisse, que rien ne nous heurte…, quel genre de vie ça fait? Des fois, je me demande si je sonne comme une vieille réactionnaire.» Elle éclate d’un rire libre et merveilleux.

Garrett Naccarato

LA VIE EN CINÉMASCOPE

À 52 ans, Pascale Bussières porte un regard lucide et posé sur la vie, elle prend du recul, ce qui fait du bien à un moment où l’espace public et médiatique s’est enflammé. Je lui demande si, adolescente, elle a eu de profonds désaccords avec ses parents. «Je viens d’une famille très libérale, au sens progressiste du terme. C’était un cadre très souple. On me laissait expérimenter les choses et m’exprimer.» Est-ce que, lorsqu’on tourne Sonatine à l’âge tendre de 13 ans et qu’on fraie avec Micheline Lanctôt, le passage de l’enfant à la femme se fait avec une certaine assurance? «Oui, quand tu es jeune et que tu vois une femme complètement en possession de ses moyens, tu intègres que, peu importe la voie que tu veux emprunter, ça sera possible.»

Et ç’a été possible pour Pascale Bussières, qui a incarné plusieurs dizaines de rôles marquants au cinéma comme à la télévision au cours des 37 dernières années. Des personnages qui restent ancrés dans la mémoire, comme Blanche, dans la série télévisée éponyme, ou Rita, dans Eldorado. Que dire de Simone, dans Un 32 août sur Terre, sans oublier Alice, dans La turbulence des fluides? Et c’est toujours possible pour elle aujourd’hui, car, à son avis, les rôles pour les femmes de plus de 40 ans ne manquent pas. Pascale apparaîtra dans le long métrage Death of a Ladies’ Man, ainsi que dans Bootlegger, dont les dates de sortie ne sont pas encore connues. Il y a aussi son premier rôle dans la série dramatique Sortez-moi de moi, qui sera diffusée sur Crave au printemps. «C’était moins facile pour la génération qui nous a précédées, j’en suis consciente, mais aujourd’hui les femmes sont à la réalisation, à l’écran et dans les institutions qui soutiennent la création.»

Ce qui a manqué à Pascale Bussières ces dernières années, c’est plutôt la conviction de vouloir poursuivre une carrière devant la caméra. «Il y a eu des années creuses et beaucoup de remises en question lorsque je suis arrivée à l’aube de la cinquantaine.» L’actrice, qui en 2005 a raflé le Jutra (désormais baptisé Iris) de la meilleure actrice pour son rôle dans Ma vie en cinémascope, laisse tomber cette affirmation comme une évidence. «J’ai vécu une vraie perte de foi. Je me suis vue prendre part à un cirque. Je ne remettais pas ce cirque en question, mais je ne savais plus si j’avais encore

envie d’appartenir à cette grande mise en scène. Je me suis demandé si j’allais continuer à me mettre dans cette situation inconfortable. Est-ce que je me mets en danger psychiquement si je continue à être actrice? Parce qu’il faut admettre qu’il y a quelque chose d’un peu désespéré à vouloir s’accrocher à tout prix à ce métier-là, alors qu’il y a beaucoup d’autres choses à faire.»

Lisez la suite de notre entrevue dans le magazine ELLE Québec, en kiosque et en version numérique.

ELLE QUÉBEC Février-Mars 2021

ELLE QUÉBEC Février-Mars 2021Garrett Naccarato

Photographie Garrett Naccarato. Stylisme Patrick Vimbor. Direction de création Annie Horth. Mise en beauté Geneviève Lenneville. Production Estelle Gervais. Assistants à la photographie Pascal Fréchette et Jessika Chiasson. Assistante au stylisme Laurence Labrie. Assistante à la production Laura Malisan.

Pascale porte une combinaison, une ceinture en cuir (Fendi) et des boucles d’oreilles en métal (Simons).