D’abord humoriste, puis autrice, actrice, peintre, scénariste, animatrice et chroniqueuse littéraire, MARIANA MAZZA est connue pour sa verve et son franc-parler. Bien consciente qu’elle ne plaît pas à tout le monde et en dérange plus d’un, elle souffle — à qui veut bien l’entendre — qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Rencontre avec une artiste aux contradictions assumées.

C’est un peu en trombe que Mariana entre dans le café de la rue Victoria, à Saint-Lambert, où elle m’a donné rendez-vous. «J’arrive tout juste du tennis!», annonce-t-elle en s’attablant, tenue sport, queue de cheval et joues rosies à l’appui. «Bouger m’aide à maintenir un équilibre, pis ça me défoule!»

Il faut dire que l’humoriste n’a pas chômé récemment: l’écriture d’un deuxième roman, Rivière-des-Prairies, ses chroniques estivales à Bonsoir bonsoir!, ses toiles, les tournages de son tout nouveau magazine littéraire, Livre ouvert, sa participation comme comédienne à la télésérie L’aréna et la création de son troisième spectacle solo… L’agenda de cette jeune femme donnerait le vertige aux adeptes du slow living.

Mathieu Fortin

L’HUMOUR AVANT TOUT

«Ça va faire 15 ans que je roule ma bosse. J’ai eu des échecs, des réussites. Des gens ont quitté ma vie, d’autres y sont entrés. J’ai eu des deuils amoureux, amicaux, familiaux. J’ai vécu beaucoup d’émotions qui m’ont chamboulée ces dernières années», affirme cette humoriste de 34 ans dont la réputation n’est plus à faire. «Oui, je compte m’inspirer de ces événements pour mon nouveau spectacle, sans pour autant faire un bilan de vie. Je trouve ça plate quand les gens font le bilan de leur vie sur scène. Ce n’est pas la place — “Va voir un psy!”»

Mariana n’a pas la langue dans sa poche, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est toutefois une jeune femme plutôt posée qui se présente à moi. Énergique, pleine d’aplomb, certes, mais plus calme que celle qu’on a l’habitude de voir sur scène et à l’écran. «Nous ne sommes pas qu’une seule chose», revendiquera-t-elle plusieurs fois au cours de l’entretien.

«Quand vient le temps de parler du contenu de mon nouveau show, je suis en faveur de garder le mystère», se défend Mariana, alors que je tente d’en savoir un peu plus sur son troisième spectacle solo en carrière. «La plupart des gens sont attirés par la personnalité d’un ou d’une humoriste qui, une fois sur scène, les surprend. C’est ça, l’humour pour moi: l’effet de surprise.»

Elle accepte toutefois d’expliquer la signification du titre, Foie gras, qui est assez étonnant merci! «Je souffre de stéatose hépatique non alcoolique, qu’on appelle aussi la maladie du foie gras non alcoolique», révèle-t-elle avant d’ajouter que son état lui permet de poser un regard plus nuancé sur la vie.

En effet, ce diagnostic lui a fait prendre conscience que nos esprits et nos corps sont en constante évolution et peuvent connaître de soudaines transformations. «Foie gras fait aussi référence à mon embourgeoisement, à mon ascension sociale. Je suis une petite fille de Montréal-Nord et, aujourd’hui, je vis à Saint-Lambert.»

La transition ne pourrait pas être plus contrastée. Passer d’un arrondissement du nord de la métropole caractérisé par une forte mixité sociale à une ville aisée et homogène de la Rive-Sud, ça frappe l’imaginaire.

Mariana, qui a été élevée dans une certaine précarité, ne s’en cache pas: elle aime le luxe, se plaît à fréquenter l’élite, adore le vin, les restos et les vêtements chers. «C’est un embourgeoisement qui me fait du bien, mais qui me fait réaliser la plupart du temps que ce n’est pas ça qui me rend heureuse.» Autour de chez elle, on trouve de coquettes boutiques locales, un chocolatier de prestige, des restaurants huppés, des maisons patrimoniales, à mille lieues des commerces et des blocs appartements glauques qu’elle décrit dans ses romans. «Je reconnais que, par le passé, je me suis un peu déconnectée du monde réel; je tenais pour acquis que les gens avaient la même liberté financière que moi. Mais ce n’est pas tout le monde qui a le temps de lire six heures par jour, de faire du sport et de se reposer, comme moi je le fais. J’ai su faire ma place dans un milieu très sélectif et tirer mon épingle du jeu. J’en suis fière, mais mon mode de vie reste un luxe.»

Mathieu Fortin

TRANSFUGE DE CLASSE

«En face du stationnement pour les enseignants se situent des blocs appartements où certains de mes amis finiront vendeurs de dope ou décèderont lors d’une fusillade», peut-on lire dans Rivière-des-Prairies, le dernier roman de Mariana, deuxième volet d’une trilogie dont le premier tome, Montréal-Nord, connaît un beau succès depuis sa parution, en 2022.

La principale intéressée est-elle consciente du caractère atypique de sa jeunesse? «Quand j’écrivais mon livre, je me disais que mes expériences et mon environnement étaient  parfaitement normaux. Mais en le relisant, je prends conscience que c’était fucking trash. Je ne vais jamais renier ni mépriser le quartier d’où je viens, mais je n’y retournerais pas.. […] À l’époque, j’avais beaucoup de résilience. Aujourd’hui, l’embourgeoisement m’a rendue bébé lala.»

Néanmoins, la trentenaire se targue d’avoir très tôt appris à se défendre, à développer son sens de la répartie et à ne pas se laisser marcher sur les pieds, des caractéristiques qu’on lui attribue volontiers encore aujourd’hui.

En trame de fond, cette autrice autodictate trace un portrait plutôt dur de sa mère, une femme qui traversait alors une période difficile. «Ma mère était en ménopause pendant mon adolescence, et elle n’était pas du monde. On s’est rapprochées depuis, mais elle a manqué de tendresse envers moi à l’époque. Sauf que mon adolescence, ce n’est pas ma mère. C’est mes amis, c’est ma place au sein des différents groupes de l’école, c’est mon désir démesuré de remporter Secondaire en spectacle, c’est le soccer, mes premières amours et le besoin de revisiter mon ADN.»

En effet, dans son nouvel ouvrage, l’écrivaine interroge son appartenance culturelle mixte en partant à la rencontre de sa famille paternelle, ce qui donne lieu à l’un des passages les plus émouvants du roman Rivière-des-Prairies.

«Si j’étais dans les souliers de quelqu’un d’autre, moi aussi, j’aurais de la difficulté à être confrontée à moi-même. Esti que je me trouverais lourde!»

Mais au-delà des portraits crus — quoique saupoudrés d’une pincée de tendresse — qu’elle brosse de son quartier, de sa mère et de sa famille élargie, Mariana se montre impitoyable envers une autre personne: elle-même. Au fil des chapitres, l’adolescente commet des vols, intimide ses pairs, adopte une attitude désagréable. «Ces comportements-là étaient une façon de répondre à l’environnement hostile dans lequel j’ai grandi. J’étais entourée de gangs de rue; mon cavalier à la Quinceañera de mon amie a été expulsé du pays quelques semaines plus tard. [NDLR: en Amérique latine, la fête des 15 ans (quince años) est une célébration traditionnelle qui marque le passage à l’âge adulte d’une jeune fille qui souligne son 15e anniversaire. »] Qu’a-t-elle conservé de cette époque? «J’ai quasiment la même intensité que quand j’obligeais mes amies à répéter sans relâche pour Secondaire en spectacle. Mais avec les années, j’ai appris à me calmer, à ne pas forcer la dose, à mieux m’adapter aux différents contextes. Je suis tellement sûre de moi, j’ai tellement de conviction que ce n’est pas évident pour quelqu’un de me confronter, de me tenir tête.»

Quand je lui demande ce qui fait, justement, qu’on trouve difficile de l’affronter, l’artiste aux mille chapeaux est sans équivoque. «C’est assurément la liberté que je m’accorde, dit-elle, fière de vivre «à fond la caisse». Si j’étais dans les souliers de quelqu’un d’autre, moi aussi, j’aurais de la difficulté à être confrontée à moi-même. Esti que je me trouverais lourde!»

Mathieu Fortin

Bien qu’elle parle fort, rie fort, prenne de la place, aime la provocation, Mariana dit que sa façon d’être lui demande beaucoup d’énergie. Avec les années, elle a appris à recharger ses batteries adéquatement. «Il y a des gens qui branchent leur cellulaire quand il est à 80% pour être sûrs qu’il fonctionne toujours bien. Moi, j’ai tendance à attendre d’être à 2 % avant de me “plugger”.» Elle considère toutefois que l’arrivée de la trentaine lui a enseigné à mieux gérer ses ardeurs. «Avant, j’étais exagérément moi-même, pour qu’on ne m’oublie pas. J’étais presque dans la performance de ma personne. Je voulais me prouver à tout prix; j’en faisais toujours plus que le client en demandait, quitte à m’épuiser. Maintenant, je suis juste moi. C’est bien assez, non?

Mariana considère que son vaste besoin d’attention est un héritage direct du milieu qui l’a vue grandir: l’absence de son père, l’instabilité de sa mère, le contexte compliqué dans lequel elle a été élevée. «Tout me ramène à l’endroit d’où je viens.»

Mathieu Fortin

MARIANA ET SES HOMMES

«Je vivais le deuil d’un homme que je n’avais jamais connu, mais qui avait fucké ma vie d’adolescente. J’étais dans ma phase où tout était de sa faute», peut-on lire dans Rivière-des-Prairies. Lorsque je lui lis cette citation, sa réaction est vive, immédiate. «Je fais partie de celles qui n’ont pas eu la chance de vivre leur enfance en étant aimées par un père. J’ai toujours cherché à combler ce manque. L’impact de son absence? Je ne suis pas capable de m’abandonner avec les hommes, d’avoir confiance en eux.»

Mariana est formelle: elle a un rapport compliqué avec la gent masculine. Récemment, elle a publiquement parlé de sa rupture avec l’humoriste et animateur Alexandre Barrette, avec qui elle a entretenu une relation de sept ans, relation qu’elle a tenue assez loin des caméras. «Je suis à la fois pudique et impudique», précise-t-elle au passage. Pleine de contradictions, cette Mariana.

«Je fais partie de celles qui n’ont pas eu la chance de vivre leur enfance en étant aimées par un père. J’ai toujours cherché à combler ce manque»

«En ce moment, ma vie amoureuse est plutôt platonique, mais j’ai toujours une magnifique relation d’amitié avec Alex. Bien franchement, il tenait un rôle de père pour moi parfois. Je recherche les énergies paternelles», révèle-t-elle en multipliant les éloges au sujet de son ex-copain. «On ne voulait pas se perdre, on a encore trop à s’apporter. Alex m’apprend à read the room, et moi, je l’aide à sortir de sa tête, à se laisser aller. J’avoue que nos chiens nous ont aidés à maintenir de bons rapports! On s’entend même mieux que quand on était ensemble.» 

Mariana insiste toutefois sur le fait que, bien qu’elle ne soit pas en couple, elle n’est pas «seule», un terme qu’on a souvent tendance à accoler au célibat. «Je suis avec moi-même. Parfois, je suis lourde, mais ma compagnie est le fun. (Rires) Et puis, je suis tellement bien entourée. J’ai mes meilleurs amis, mon équipe, mes voisins, je suis marraine de cinq enfants, j’ai mes chiens et j’ai mes livres», dit-elle en soulignant qu’elle possède une piscine et plusieurs chambres d’amis, ce qui lui permet de rassembler ses proches. «J’ai toujours dit que la vie m’a donné tout ce que je voulais, sauf l’amour. Ça fait deux ans que je n’ai pas baisé. Je me masturbe quand je veux et je m’en porte très bien. De toute façon, je ne me verrais pas en couple en ce moment, j’ai trop de travail. Je te rappelle que je ne fais jamais dans la demi-mesure; alors, si je tombe en amour, on est foutus!» ajoute-t-elle avant d’éclater de son rire franc caractéristique.

Mathieu Fortin

POUR L’AMOUR DES MOTS

«Bonjour, Mariana. Tu ne me reconnais pas, mais il y a un an, on s’est croisés à la librairie Le Fureteur et tu m’as recommandé un livre», lance poliment un client du café en s’approchant de notre table. À ma grande surprise, la passionnée de littérature, manifestement touchée par cette interaction impromptue, se souvient parfaitement de ce monsieur, et même de l’ouvrage en question. «C’était Le silence, de Dennis Lehane», confirme-t-elle avant de lui demander ce qu’il en avait pensé.

«Je suggère souvent des livres aux gens que je croise dans des boutiques. Je rêve d’ailleurs d’ouvrir ma propre librairie un jour», avoue celle qui tiendra bientôt la barre de l’émission littéraire Livre ouvert. Cette grande lectrice, toujours aussi mystérieuse à propos de ses projets, révèle toutefois avoir eu la chance de se rendre dans la bibliothèque d’une prison dans le cadre de la série, une expérience qu’elle décrit comme fascinante.

C’est à l’émission Bonsoir bonsoir! qu’elle s’est découvert une passion pour la mise en valeur de la littérature québécoise. «C’est rendu ma mission: je veux tellement que les gens lisent et que les auteurs puissent gagner leur vie grâce à ma grande gueule», a-t-elle affirmé, les larmes aux yeux, à l’émission estivale qu’anime Jean-Philippe Wauthier. C’était à la suite d’un hommage que des auteurs et des autrices (dont Alex Viens, Geneviève Jannelle et Éric Chacour) lui ont rendu en soulignant l’impact positif que ses chroniques avaient eu sur leur carrière.

«Ces témoignages m’ont énormément touchée, mentionne-t-elle, visiblement encore émue. Ces écrivains ont tellement de talent. Tu sais, parfois, on a juste besoin d’une petite tape dans le dos. Si je peux leur offrir cette contribution grâce à ma passion et à ma tribune, tant mieux.»

Quand je lui demande comment elle compose avec les critiques qui soutiennent qu’une humoriste n’a pas sa place à la tête d’une émission de littérature, Mariana défend ardemment la diversité des intérêts, des compétences et des passions. «Je n’ai aucun problème avec la critique. Mais prends la peine de t’intéresser à ce que je fais, de bonne foi, avant de me pitcher des roches», tranche l’habituée des polémiques. «Je n’ai pas besoin de peindre, d’écrire des romans ou de faire des chroniques. Je pourrais m’en tenir à l’humour. Mais j’ai trop besoin d’être “drivée” par mille projets.»

Je me croyais capable de tirer les vers du nez de Mariana au sujet de son nouveau spectacle solo et d’en apprendre davantage sur son émission littéraire, mais force est de constater qu’elle est plus discrète qu’il n’y paraît. Il faudra donc se rendre en salle et allumer nos écrans pour percer les mystères de la grande gueule la plus secrète qui soit.

Ses actus

Mariana animera l’émission Livre ouvert dès le 17 janvier 2025 à ICI ARTV et sur ICI TÉLÉ dès le 19 janvier. Elle fera la première médiatique de son spectacle Foie gras le 28 octobre 2025 à la salle Pierre-Mercure. Son roman Rivière-des-Prairies est actuellement dans les librairies.

ELLE QUÉBEC — NOVEMBRE 2024

ELLE QUÉBEC — NOVEMBRE 2024Mathieu Fortin

Photographie Mathieu Fortin Direction de création Olivia Leblanc Stylisme Laurence Morisset Maquillage Geneviève Lenneville (Folio Management) Coiffure Michael Goyette (Folio Management) Décor Julia Johnson (avec des meubles Le Centerpiece) Productrice éditoriale Pénélope Lemay Coordonnatrice de plateau Sarah M’Bengue Digitech Aljosa Alijagic Éclairagiste Alain Dufour Assistantes au stylisme Tishanna Carnevale et Claude Chapleau-Champagne

Lisez notre entrevue avec Mariana Mazza dans le magazine ELLE Québec de novembre offert en kiosque, en abonnement et en version numérique dès maintenant!

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