Le vent souffle fort autour d’Elisapie. Les bourrasques ne donnent aucun répit à ses cheveux, à ses vêtements, au micro du téléphone dans lequel elle se raconte. Je suis à Montréal. Elle est à Carleton-sur-Mer, et elle s’éloigne du motel où elle a passé la nuit avec sa famille. Hier, il y a eu un concert sur le toit d’un autobus, les étoiles, la mer et les montagnes en toile de fond. Tandis qu’elle traverse la route, on aperçoit l’immense tache bleue qui sépare la Gaspésie du reste du monde. «Hier, avec les musiciens et leurs enfants, on a fait un bain de minuit à la pleine lune.» Il fallait prolonger le plaisir de ce retour à la scène et au son: «Ça faisait tellement longtemps qu’on n’avait pas eu de contact avec les gens, mais aussi avec cette musique qui me fait vibrer.»

Elle est la première musicienne à qui je parle qui a repris les spectacles. S’ennuie-t-elle du temps d’avant, de cette époque, qui semble lointaine, où on n’avait pas à se soucier de la distanciation lors des concerts? Sa réponse me déstabilise. J’ai du mal à en cerner les contours tant elle est large mais, en même temps, concise et complète: «Je ne crois pas que ce soit aux artistes à s’exprimer sur les changements que nous sommes en train de vivre. Nous, on fait ce qu’on doit faire. La musique n’est même plus à nous quand on l’interprète, elle ne nous appartient plus. On est une sorte de miroir aux sentiments, le reflet de ce qui se passe dans la société.»

JE SUIS INUK

Les yeux rivés sur l’eau, l’artiste pluridisciplinaire regarde rarement la caméra. J’ai l’impression d’avoir accès à un moment d’intimité entre elle et l’horizon. Devant cet être d’un calme souverain, malgré l’air qui se soulève tout autour d’elle, je me fige. J’ai envie de brûler la liste de questions que j’ai préparées et qui me semblaient pertinentes il y a deux minutes. De quoi as-tu envie de parler, toi, Elisapie? Sans une once d’agacement, elle dit: «J’imagine que tu voulais me poser des questions sur la condition des femmes autochtones? Sur les relations entre nos peuples? Mais tu sais quoi? Aujourd’hui, moi aussi, j’ai envie de poser des questions. Je ne veux plus être la fille qui essaie de trouver des réponses pour tout le monde. Je veux dialoguer.» Elle explique que, depuis longtemps, elle éduque les gens et établit des ponts au nom de son peuple. «J’ai toujours été in between. Je ne voulais pas brusquer les gens, je me disais qu’il fallait y aller doucement, les prendre par la main. Là, j’ai envie qu’on aille un peu plus vite. De parler des vraies choses et pas juste des bases. Je suis rendue là. Je ne veux plus excuser l’ignorance.» Et si, pour cela, il faut brasser un peu la cage et publier une longue et magnifique lettre sur les réseaux sociaux, alors soit.

Je fais référence à ce statut du 21 juin dernier, celui qui débutait ainsi: «Je suis née aux confins de ta terre, mais sais-tu que mes ancêtres t’ont vu naître? Sais-tu combien de nations autochtones il y a sur “ton” territoire? Sais-tu que je ne suis pas une Innu? Sais-tu que je ne suis pas une Première nation? Je suis une Inuk, du peuple inuit.» À l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones, elle a non seulement osé poser des questions, mais aussi s’affirmer. Son texte se poursuivait d’ailleurs ainsi: «On voit les autochtones comme un seul et même bloc. Pourtant nous sommes si différents et diversifiés. Nos langues, nos coutumes… Il y a une chose qui nous réunit, c’est le rapport au territoire. Mais, je ne peux pas représenter tous les autochtones. Je ne suis pas assez. Et personne n’a le droit de me demander ça, ni à aucun autre autochtone.»

LEEOR WILD

Photographie LEEOR WILD Stylisme LU-PHILIPPE GUILMETTE Direction de création ANNIE HORTH Maquillage et coiffure: Geneviève Lenneville (Folio Montréal, avec les produits RMS et Oribe). Production: Estelle Gervais. Assistant au stylisme: Quinn Lowsky. Assistants à la photographie: Mitchell Wright, Sierra Nallo. Assistante sur le plateau: Manuela Bartolomeo. Manteau en laine vierge, boucles d’oreilles en métal doré et perles, et bagues en or antique et métal (Christian Dior), chapeau en feutre et cuir (Hermès), chemisier en coton (Lecavalier), pantalons en laine vierge (Y’s, chez Henriette L.), bottes en cuir (Sacai)

POINT DE BASCULE

D’où provient ce changement dans sa manière de voir les choses? Décider de ne plus être le porte-voix tout en continuant de prendre part à la discussion. «Avec l’arrivée de mon deuxième enfant, mon petit Tayara, qui a six ans aujourd’hui, j’ai vécu une dépression post-partum. Mon mal de vivre a été soudain, je ne comprenais pas d’où ça venait. J’ai perdu mes repères. Je suis devenue fragile, j’avais peur de tout. Puis, je me suis mise à écrire [The Ballad of the Runaway Girl], et cet album-là m’a libérée.» Elle ajoute: «Tout ça m’a amenée à être beaucoup plus brute, beaucoup plus moi-même. Je n’ai plus de filtre. Je ne peux plus prétendre que je vais sauver tout le monde.»

Maintenant que je la suis sur le sentier de sa pensée, elle accélère le pas et va plus loin en exprimant comment la création de The Ballad of the Runaway Girl, plus particulièrement de la chanson Una, a été le point tournant: «Je me suis permis de faire le tour de la question avec ma mère biologique. Je n’avais jamais soupçonné qu’il y avait quelque chose [à régler] avec elle. C’est une femme que je connaissais et que j’admirais, mais je me suis mise à avoir besoin de lui demander ce que ça lui avait fait de me donner à une autre famille quand je suis née.» Elisapie n’avait pas encore exploré le poids émotionnel d’une telle déchirure. «Ça m’a donné tellement de force. Pour la première fois, j’ai touché à ma vraie fragilité et j’ai compris d’où elle venait. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, je peux réellement être un exemple pour mes enfants. Leur apprendre à tomber et à se relever. Je sens que je vis vraiment. Que je suis honnête avec moi-même. J’accepte mes failles.»

Cela ne fait pas vingt minutes qu’on entretient une conversation entrecoupée par le vent du nord-est, et cette femme-monument ne prend déjà aucun détour. Je lui laisse, éblouie, les rênes de la conversation et elle me conduit droit au but. «Aujourd’hui, je suis dans la conscience, je me pardonne facilement. C’est une liberté incroyable, surtout quand on est maman. On est si dure envers nous, et je me demande pourquoi on nous a donné ce rôle de la perfect person. On doit être mince, en forme, avoir de l’énergie, le sourire, imposer des règles mais pas trop… Mais voyons!» Elle reprend: «Ce qui est important, c’est être soi et être en paix. Ça fait la job. Depuis trois ans, ma vie est beaucoup plus… I don’t know… Je ne dirais pas cool, parce que j’ai trois enfants [elle éclate de rire], mais c’est beaucoup plus honnête. J’ai envie d’honnêteté envers moi-même, mes amours, les gens avec qui je vis, et aussi envers le Québec que j’aime de tout mon cœur.»

LEEOR WILD

Photographie LEEOR WILD Stylisme LU-PHILIPPE GUILMETTE Direction de création ANNIE HORTH Maquillage et coiffure: Geneviève Lenneville (Folio Montréal, avec les produits RMS et Oribe). Production: Estelle Gervais. Assistant au stylisme: Quinn Lowsky. Assistants à la photographie: Mitchell Wright, Sierra Nallo. Assistante sur le plateau: Manuela Bartolomeo. Bracelet en verre (Simon Müller pour Lecavalier).

IL FAUT GRANDIR

Pas question de faire de détours: il faudra aborder de front la question du racisme. Pour Elisapie, le passé de domination des anglophones sur les francophones devrait allumer quelques lumières dans l’esprit des Québécois. «Tu sais, on parle souvent de cette histoire de discrimination. Imagine ce que ressentent les gens qui vivent sur ce territoire depuis des millénaires? Je n’enlève rien aux peines que les francophones ont eu à endurer pour survivre, mais il faut reconnaître que le système est malade, qu’il est tout croche et qu’il est clairement raciste. Et tant que messieurs les premiers ministres, tant que les maires de tous les petits villages ne reconnaîtront pas le peuple millénaire qui les entoure sur le territoire, moi, je vais toujours appeler ça du racisme systémique.»

La métaphore qu’utilise celle qui a récemment lancé l’excellent balado Indigenius est simple. C’est celle de la mère qui dit à ses enfants: «OK, guys, maintenant, il faut grandir!» Moi, je veux bien, mais comment on fait ça? «C’est très simple, il faut aller voir les autochtones et les inclure dans la société! Imagine si les maires de tous les villages allaient voir les peuples qui vivent près d’eux et qu’ils leur demandaient d’échanger avec leur communauté. Imagine si ton fils apprenait la langue mohawk à l’école, ou même juste à dire “kwei”. Il y a là une richesse culturelle incroyable.»

Selon l’autrice-compositrice-interprète, la raison pour laquelle le douloureux statu quo persiste, c’est la peur, non pas celle qui règne entre les individus, mais celle qui tenaille le ventre du corps politique. «Les politiciens ne peuvent pas admettre qu’ils ont eu tort, qu’ils n’ont pas respecté les droits ancestraux, qu’ils ont pris des territoires. Le moins ils en parlent, le mieux c’est. Mais ça va changer. Les jeunes commencent à voir les choses, ils ont un regard un peu plus éclairé.»

DROIT DEVANT

Pendant que je pense à la lumière qui doit se faire sur notre conscience collective, Elisapie continue d’avancer, tant sur la plage que dans la conversation, qu’elle oriente tranquillement vers le présent et la création. Or, les derniers mois ont été durs côté boulot: il y a eu peu de place pour l’écriture et les idées. «Je devais commencer à créer des chansons ce printemps. J’ai touché à ma guitare une fois. Je panique très vite quand je sens qu’on prend tout mon espace. Je suis habituée d’être chez nous, toute seule. J’ai mon espace, mon rythme, c’est comme ça que je travaille. Dans le silence. Je prends le temps de rentrer dans ma zone, de réfléchir à la poésie des choses… Là, je me sentais envahie. Je pensais que j’allais perdre ma tête et ma voix. Tous les parents vont reconnaître que c’était un challenge incroyable.»

Elle se demande à voix haute si elle parviendra à se remettre au travail cet automne. «Je pense que oui… Tout ce que j’ai retenu, tout ce que j’ai mis de côté, ce n’est jamais loin. Et puis, je crois beaucoup au timing. Peut-être que je n’aurais pas écrit de bonnes chansons au printemps. C’était peut-être prématuré? Peut-être que j’aurais dit des choses qui n’auraient pas été si senties, finalement. Je pense que ça va être beaucoup plus riche après que j’aurai été privée de mon bonheur.»

Elle décrit parfaitement le manque que nous avons tous vécu sur différents plans, et les lignes de désirs qui nous ont menés à voir ce qui était essentiel pour chacun d’entre nous. L’un des trésors que chérit la chanteuse, c’est sans doute sa liberté: «Mon chum a tellement été cool avec la vie que j’ai décidé de mener. Je suis partie en tournée alors que Naalak n’avait que quatre mois. J’ai totale- ment assumé le fait que je n’étais pas beaucoup là. Pas une fois mon chum ne m’a fait me sentir coupable. Il est embarqué dans mon trip de The Ballad of the Runaway Girl.» Le confinement aura mis fin abruptement à deux années de tournée de cet album, paru en 2018.

Mais la vie reprend et, avec elle, le besoin de s’évader. «Je vais pouvoir repartir, avoir mes moments de solitude. Je vais voir autre chose que la maison. Je sens ce calling-là qui s’en vient.» Pour Elisapie, le bonheur est dans l’équilibre entre le large et la terre ferme, entre l’ordre et la spontanéité. «J’ai besoin de sentir que je peux faire des folies et, en même temps, je veux savoir qu’il y a un cadre pour mes enfants. Mais avant qu’on soit trop vieux pour en profiter, on mérite de vivre.»

ELLE QUÉBEC OCTOBRE 2020

ELLE QUÉBEC OCTOBRE 2020LEEOR WILD

Photographie LEEOR WILD Stylisme LU-PHILIPPE GUILMETTE Direction de création ANNIE HORTH Maquillage et coiffure: Geneviève Lenneville (Folio Montréal, avec les produits RMS et Oribe). Production: Estelle Gervais. Assistant au stylisme: Quinn Lowsky. Assistants à la photographie: Mitchell Wright, Sierra Nallo. Assistante sur le plateau: Manuela Bartolomeo. Veste brodée en soie (Louis Vuitton), chemisier en coton (Lecavalier), cravate en tulle (Christian Dior).