Style de vie
La force créatrice de Sarahmée
Incarnation de l’affirmation et de l’acceptation de soi, Sarahmée réinvestit l’avant de la scène. Au travers de toutes ses nouvelles chansons, plus personnelles que jamais, la rappeuse et animatrice sénégalo-canadienne n’a pas dit ni chanté son dernier couplet.
par : Laïma A. Gérald- 11 oct. 2024

SACHA COHEN
Dans mon nouvel album, Pleure pas ma fille, sinon maman va pleurer, je dis des choses que je n’ai jamais dites, j’ai plongé très deep en moi. J’expose mon point de vue au présent et je me réapproprie tout ce qui m’est arrivé ces trois dernières années. Artistiquement, je suis de plus en plus claire dans ce que j’exprime. Je me mets moins de barrières», me confie Sarahmée, attablée à la terrasse du café du quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, où elle m’a donné rendez-vous.
La musicienne m’accueille avec un sourire chaleureux et un regard plein d’aplomb. Elle aime «les longs entretiens, qui permettent d’aller en profondeur», me révèle-t-elle, à l’orée d’un cœur à cœur où ses nombreux éclats de rire se mêleront à quelques larmes.
Née à Dakar en 1986, cette artiste hip-hop qui a grandi à la fois au Québec, au Sénégal, au Rwanda et en Tunisie a une feuille de route bien fournie. Outre son quatrième opus en carrière, elle a publié le livre pour enfants Ma peau, inspiré de sa chanson du même nom et illustré par Niti Marcelle Mueth (2022); a animé le Premier Gala de l’ADISQ (2023), a été à la barre de plusieurs émissions de radio et de télé, en plus de s’être produite sur les scènes les plus importantes de la Belle Province.
SACHA COHENFAIRE SES CLASSES
Ce n’est pas la première fois que Sarahmée figure en couverture d’ELLE Québec. En janvier 2020, au moment où elle lançait son deuxième album, Irréversible, et que son nom commençait à résonner de plus en plus fort, elle avait été sélectionnée par le magazine comme l’une des 10 filles à suivre. À l’époque, elle affirmait avoir atteint tous les buts qu’elle s’était fixés: être nommée dans la catégorie Révélation de l’année à l’ADISQ, figurer dans ELLE Québec et se retrouver dans une publicité de Sephora.
«Je peux pas croire que j’ai dit ça!, s’exclame-t-elle, amusée, et se moquant d’elle-même. Mais c’est intéressant. Mes buts ont tellement changé. Avoir un toit, être autonome, manger tous les jours, pouvoir gâter un peu les gens autour de moi, c’est pas mal ça, ma définition du succès, aujourd’hui. Mais j’avoue humblement que ma couverture d’ ELLE Québec en solo, je l’attendais avec impatience. C’est un honneur!» Contrairement à celui que vivent bien des artistes qui connaissent un succès presque instantanément grâce aux réseaux sociaux, l’engouement pour la musique de Sarahmée n’est pas venu tout de suite.
«Ç’a pris une dizaine d’années avant que le public me connaisse. Mais quand ça a levé, j’étais prête. J’avais fait mes classes», se souvient-elle. Elle ne pensait jamais qu’elle ferait de la musique un projet de carrière. «J’ai tiré beaucoup de leçons de ces années de galère, notamment l’importance de la loyauté et de savoir bien s’entourer. Tout part de l’équipe. Tu as beau avoir beaucoup de talent, si tu n’as pas une bonne équipe qui croit en toi, ça peut être très difficile. Il faut écouter les bonnes personnes, mais aussi apprendre à s’écouter soi-même.»
SACHA COHENENTRE L’OMBRE ET LA LUMIÈRE
Il s’est écoulé trois ans depuis la sortie de son opus Poupée russe. Disons qu’entre-temps, beaucoup de choses se sont passées dans la vie de la rappeuse.
«Le décès de Karim est l’événement le plus marquant, évidemment», confie Sarahmée, soudainement beaucoup plus grave, en faisant référence à la mort de son frère, le chanteur Karim Ouellet. «J’ai eu besoin d’un temps d’arrêt, après lequel j’ai eu envie de me remettre à la musique, mais je sentais une sorte de blocage. L’écriture, c’est comme le sport: quand tu arrêtes, c’est tough de recommencer.»
Les questions se bousculent alors dans sa tête: après tant de bouleversements, dont le deuil d’un frère et une pandémie, comment continuer à faire de la musique? Comment aborder certains sujets? Comment écrire, tout simplement.
«Ç’a pris une dizaine d’années avant que le public me connaisse. Mais quand ça a levé, j’étais prête. J’avais fait mes classes.»
Elle se lance alors dans un processus d’ateliers d’écriture automatique dans le but de raviver sa créativité, qui s’était un peu éteinte. «Au bout de quelques mois, ça a débloqué. Des lettres ont donné des mots, qui ont donné des couplets, qui ont révélé des thèmes. J’ai senti que je pouvais écrire et composer à nouveau, et que mes textes reflétaient mes pensées et mon identité.» Elle voit une belle évolution dans sa manière d’écrire. «Mon écriture est plus directe, plus nette. J’accepte de plus en plus qui je suis et, donc, d’être moins pudique dans mes chansons; ça m’aide, moi, Sarahmée, femme, queer, à avancer. Je l’écris, et ça existe. Cette clarté me fait du bien.»
Avec le simple Way Too Long, lancé en mai 2024, Sarahmée considère que cette métamorphose artistique est déjà perceptible. «Je pense que les gens ressentent la différence.» Elle emploie volontiers les termes «dépouillé», «intimité» et «vulnérabilité» pour qualifier sa nouvelle démarche créative. «J’ai toujours eu beaucoup de pudeur, de par mon éducation, ce qui ne m’a pas forcément rendu service dans la musique. Ça ne m’a pas aidée à aller au fond des choses. Cette fois, je pense que le public va mieux me “sizer”. Cet album, c’est toute mon existence, toutes mes origines qui s’expriment à travers différentes sonorités et une pluralité de voix.»
Afrobeat «encore plus poussé», rap, instruments traditionnels africains, balafon, chants traditionnels sénégalais, chorales… Sarahmée se sent fière de ce qu’elle s’apprête à déposer dans nos oreilles. «Toutes mes idées et mes petits délires ont convergé encore plus clairement que ce que j’avais prévu. Je crois avoir trouvé un équilibre entre les paroles, la musique et les émotions que je voulais exprimer.»
SACHA COHENREGARD VERS L’INTÉRIEUR
«Qu’y a-t-il de plus dur, perdre un frère ou perdre un fils? […] Où est passé le renard rusé, la guitare au cou? […] Accepter, c’est guérir, mais je souffre déjà de ton absence. […] La mort frappe, et la vie continue», scandait une Sarahmée digne et droite sur la scène du Festival d’été de Québec en juillet 2024, où l’avait invitée la pianiste Alexandra Stréliski.
En entendant ces mots, prononcés quelques semaines après notre entretien, j’ai reconnu toute la force et la résilience de celle qui m’a tout naturellement parlé de la mort de son frère, Karim Ouellet.
«Le décès de Karim a été très médiatisé. Tout le monde se l’est approprié. Mais moi, c’était mon grand frère, rappelle-t-elle, les sanglots dans la voix. J’allais à l’épicerie, j’entendais sa musique, le monde m’en parlait. Ça n’arrêtait pas. J’ai appris à choisir quand, comment et avec qui j’en parle.»
«Je me réjouis du fait que beaucoup de jeunes filles écoutent ma musique. Je les vois comme des petites sœurs, des petites cousines. c’est carrément de la sororité!»
Établir ses limites, faire le tri: voilà une ligne de conduite que la musicienne a appris à suivre. Sarahmée n’est pas la première personnalité publique à le dire: lorsqu’on est dans l’œil médiatique, particulièrement quand on est une personne racisée, on n’a pas d’autre choix que de protéger une partie de soi pour maintenir un équilibre.
«On m’a souvent accolé l’étiquette de personne militante ou attribué des causes à défendre. Ç’a été particulièrement flagrant à l’été 2020, lors de l’assassinat de George Floyd», se remémore l’artiste, que les médias ont régulièrement interpelée pour qu’elle commente des enjeux sociaux comme le féminisme, le racisme ou l’homophobie. «Bien sûr que ces causes me tiennent à cœur et que je trouve important de faire bon usage de ma tribune, mais moi, je fais de la musique; je ne suis pas une militante. Quand un comportement raciste survient, ne me demandez pas systématiquement ce que j’en pense; je suis tannée.»
SACHA COHENPARTAGER LES PROJECTEURS
«La musique — et la notoriété qui en a découlé — m’a tellement apporté professionnellement et humainement. Beaucoup plus que j’aurais pu l’espérer», dit Sarahmée, faisant référence aux différentes expériences d’animation qui lui ont été offertes au fil de sa carrière. Parmi celles-ci, il y en a une qui se distingue: la série documentaire Elles (TV5). Dans le cadre de ce projet, dont l’évocation fait instantanément briller ses yeux, elle a voyagé aux quatre coins du monde pour rencontrer des collectifs de femmes courageuses et déterminées qui ont choisi de bousculer l’ordre établi.
«Tourner cette série m’a bouleversée. Chaque collectif de femmes que j’ai rencontré m’a donné envie de changer le monde, de m’engager, de foncer, ajoute-t-elle, émue, en soulignant l’importance de s’intéresser aux réalités des femmes ailleurs dans le monde; une démarche indissociable de sa vision du féminisme. «J’ai été particulièrement marquée par les femmes qui font la pêche aux huîtres à Dakar. […] Leur puissance et leur force me renversent. Elles se tiennent ensemble, quoi qu’il arrive. Disons qu’après ça, quand tu rentres chez toi, dans ton confort, tu relativises beaucoup de trucs.»
Partager la lumière, c’est presque une seconde nature chez cette artiste de 38 ans. L’animation du Premier Gala de l’ADISQ, qu’elle reprend le 30 octobre, ainsi que le mandat de son émission de radio, Horizons Sarahmée, en sont de bons exemples. En effet, cet été sur les ondes d’ICI Musique, l’animatrice a partagé ses coups de cœur et ses influences, «et les femmes étaient en haut de l’affiche».
Sur scène, Sarahmée tient également à s’entourer de deux femmes bien particulières, dont elle ne pourrait plus se passer: Angie Augustin, mieux connue sous le nom de Citron Rose, et Lily Hilaire, ses fidèles danseuses depuis 2018. «Je ne verrais pas mes shows sans ces danseuses; elles sont tellement bonnes! Les gens les adorent; ils les reconnaissent.» Tout comme les chanteuses québécoises Marie-Mai et Naomi, elle tient à inclure la danse dans ses concerts. «Et puis, la danse fait aussi partie de ma culture musicale, et elle est particulièrement présente dans l’afrobeat.»
SACHA COHENLE POUVOIR DE LA VISUALISATION
Bien qu’elle se dise plus «groundée» et moins attachée aux «idées de grandeur» qu’à ses débuts, Sarahmée reste une femme ambitieuse, qui croit énormément au pouvoir de la visualisation.
«J’envoie beaucoup de choses dans l’univers. Des souhaits que j’ai formulés et des rêves que j’ai visualisés se sont réalisés. J’y crois beaucoup.» Et que visualise-t-elle maintenant? Jouer! «Je suis en train de suivre des ateliers de jeu. Ça m’appelle, je me sens au bon endroit. […] À mon premier cours, j’avais les mêmes petits papillons dans le ventre que quand je fais de la musique et que je sens que je tiens quelque chose de bon. Il y a des émotions que je ne pourrais pas exprimer par la musique, mais que je me crois capable d’exprimer par le jeu.»
Sarahmée, qui admet adorer acquérir de nouvelles aptitudes et sortir de sa zone de confort, est lumineuse et enthousiaste quand elle parle de sa nouvelle passion pour le jeu, un rêve bien concret qu’on lui souhaite de réaliser. «Vivre d’autres vies en utilisant mon corps comme véhicule, ça me fascine!», ajoute-t-elle, des étoiles dans les yeux.
Quand je lui demande ce qu’elle visualise d’autre, en plus de décrocher un rôle dans un film ou une série, Sarahmée s’arrête un instant pour réfléchir. «Je suis déjà tellement chanceuse, reconnaît-elle. «Je rêve de partir trois mois au Sénégal pour me ressourcer. Je veux aussi passer du temps avec les gens que j’aime, notamment mes parents, à Québec. Et tu sais quoi? Je veux être heureuse. C’est le plus important.»
ELLE QUÉBEC — OCTOBRE 2024
SACHA COHENPhotographie Sacha Cohen Direction de création Olivia Leblanc Stylisme Amanda Lee Shirreffs (Folio Management) Maquillage Brit Phatal (Folio Management, avec des produits MAKE UP FOR EVER) Coiffure Alx Braids (Salon Quartz) Production Pénélope Lemay Digitech Aljosa Alijagic Éclairagiste Thibaut Ketterer Assistant au stylisme Gabriel Dupuis
Lisez notre entrevue avec Sarahmée dans le magazine ELLE Québec d’octobre offert en kiosque, en abonnement et en version numérique dès maintenant!
Lire aussi:
Sarahmée est en couverture du magazine ELLE Québec d’octobre 2024
Le shooting de Sarahmée pour ELLE Québec
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