Quannah Chasinghorse est une femme exceptionnelle. Malgré son parcours impressionnant, lorsqu’on discute avec elle, on se sent tout de suite à l’aise, comme si on parlait avec une amie ou une cousine. Cette activiste et mannequin de renommée internationale a accompli énormément de choses au cours de sa relativement courte carrière. Elle est pragmatique, éloquente, humble, et dégage une légèreté et un optimisme qui font du bien, compte tenu de la crise climatique actuelle — contre laquelle elle lutte avec passion depuis longtemps, avant même qu’elle soit une top-modèle en vogue.

Quannah militait d’ailleurs pour la protection de la réserve naturelle nationale de l’Arctique lorsqu’elle a été repérée pour One Future, la campagne 2020 de Calvin Klein. Elle a été embauchée par IMG Models quelque temps après, et a rapidement commencé à fouler les passerelles des grandes maisons de couture et à poser sur la couverture des magazines. Bon nombre de ses campagnes, de ses collaborations, de ses prises de parole et de ses apparitions publiques (notamment sa participation au dernier Met Gala) ont été documentées dans le court métrage Walking Two Worlds (2022), une introduction indispensable à la réalité de cette mannequin de 22 ans. Ces deux mondes — l’industrie de la haute couture et les terres ancestrales de Quannah, autour du village Han Gwich’in, à Eagle, en Alaska — semblent diamétralement opposés : les villes s’opposent à la nature, le capitalisme à la communauté, les revenus à l’échange, la consommation à la création. Pour de nombreux peuples autochtones, il est difficile de concilier ces deux univers, mais l’activiste Quannah y arrive avec brio. Redonner à sa communauté — et la faire rayonner partout sur le globe — fait partie intégrante de son identité. Nous l’avons récemment rencontrée en visioconférence pour discuter avec elle d’activisme culturel et environnemental, de mode autochtone et des précieuses relations qui rendent son travail possible.

Es-tu retournée à Eagle cette année, Quannah?

J’y étais il n’y a pas si longtemps, et ç’a été un moment bien spécial. Après avoir passé du temps en famille au village, on a descendu le fleuve Yukon en bateau jusqu’à un autre village, Circle, d’où est originaire mon arrière-arrière-grand-mère. J’ai de la famille là-bas, mais on s’y est rendus pour un rassemblement de la nation gwich’in, où les membres de différents villages se réunissent pour parler des problèmes que notre peuple affronte. C’est aussi un moment de revitalisation culturelle; il y a donc des ateliers où les gens apprennent à récolter des herbes ou à fabriquer des pommades médicamenteuses, par exemple. Avec la colonisation et le christianisme, nous avons perdu un grand nombre de nos cérémonies et de nos traditions, mais ma mère et moi sommes engagées dans un mouvement visant à ramener des traditions ancestrales, comme le tatouage. Notre peuple hésite à adopter de nouveau cette pratique culturelle, parce que le tatouage a été diabolisé dans les pensionnats, et beaucoup de nos aînés ont conservé cette façon de penser. Toutefois, en partageant avec eux les histoires qui entourent cette pratique, on les aide à comprendre ce que le tatouage signifie vraiment, et ils se le réapproprient lentement, ils ouvrent leur esprit à cette idée. Lors de ce rassemblement, certains aînés ont reçu leurs marques pour la première fois, et on a pu voir à quel point ç’a participé à leur guérison.

Ça semble une pratique extrêmement enrichissante. 

Tout à fait. Je pense qu’il est libérateur de pouvoir à nouveau faire la part belle à ces pratiques dans notre vie, et de ne pas être emprisonnés ou tués pour ça. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il m’importe d’aborder la question de l’appropriation culturelle dans l’industrie de la mode. Je veux aider les gens à comprendre pourquoi les peuples autochtones sont aussi passionnés et engagés dans le maintien de leurs traditions. Dans un passé pas si lointain, on était assassinés parce qu’on arborait nos tatouages traditionnels. Il est donc primordial de déstigmatiser cette pratique au sein de notre propre culture et d’éduquer les autres à sa signification.

«Avec la colonisation et le christianisme, nous avons perdu un grand nombre de nos cérémonies et de nos traditions, mais ma mère et moi sommes engagées dans un mouvement visant à ramener des traditions ancestrales.»

Vois-tu souvent des cas d’appropriation culturelle, notamment dans la pratique des tatouages traditionnels? 

Tout le temps, mais pas sur les passerelles, heureusement. J’imagine que les gens y réfléchissent à deux fois maintenant, étant donné que j’ai énormément décrié cette pratique. Lorsque je vois une forme quelconque d’appropriation dans la mode, je la dénonce. Et je ne suis pas la seule. Cela dit, un certain respect s’est installé. Par exemple, pour l’un des défilés de Chloé, le maquillage était en fait inspiré par moi et mes tatouages. Les designers ont fait un très bel eye-liner noir qui imitait l’encre sur les yeux. C’était vraiment cool. Mais j’ai déjà vu des gens brûler de la sauge pendant un défilé, ce que j’ai trouvé extrêmement vulgaire et effronté. Le pire, pour moi, c’est quand on s’approprie nos médecines traditionnelles comme ça. C’est épuisant d’être à l’affût et de dénoncer. J’essaie de rester calme. Mais il faut qu’on aborde ces questions. On a le droit d’y être sensibles, parce qu’on a des raisons plus que valables de nous sentir ainsi. Encore une fois, nombre de nos ancêtres ont été tués pour avoir utilisé ces savoirs, ces façons de faire traditionnelles. 

Tu as déjà mentionné que tu te sentais seule dans certains espaces liés à l’univers de la mode, comme le Met Gala. Te sens-tu moins seule maintenant? Constates-tu qu’il y a plus de personnalités autochtones dans le milieu? 

Oui, et j’adore ça! Je vois le résultat de nos efforts: on est mieux représentés. J’aime observer des mannequins autochtones émergents faire leur chemin — et j’ai aidé quelques-uns d’entre eux, je leur ai donné des conseils, je les ai encouragés. J’essaie de tisser des liens, de présenter ces personnes intéressantes à des gens de l’industrie. Je pense que l’unique façon de réussir est de partager ces ressources et d’aider sa propre communauté. Tout ce que je fais, c’est pour ma communauté. Chaque projet que j’ai accepté a été, d’une façon ou d’une autre, un moyen pour moi de redonner à mon peuple, et c’est là toute la beauté d’avoir une plateforme, une voix. Mon travail, je ne le fais pas toute seule. J’ai ma mère et mes tantes, et dans l’industrie, je côtoie des gens incroyables qui me guident et m’aident. Et même quand je fais des choses seule, je me présente avec la force et le pouvoir de mes ancêtres, mais aussi de celles et ceux qui m’entourent. C’est vraiment rafraîchissant pour moi d’aller dans des événements de mode et de voir plus de visages autochtones, de me sentir moins isolée et plus près de ma communauté. Et de montrer au monde entier qu’on mérite notre place dans ces milieux. 

 

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«C’est épuisant d’être à l’affût et de dénoncer. J’essaie de rester calme. Mais il faut qu’on aborde ces questions. On a le droit d’y être sensibles, parce qu’on a des raisons plus que valables de nous sentir ainsi.»

Quelles sont les relations les plus importantes pour toi? Qui te vient à l’esprit lorsque tu parles de ton entourage? 

Je pense aux gens qui m’ont élevée; et il a fallu tout un village. Ma mère a pris soin de mes frères et de moi toute seule, et mes tantes l’ont grandement aidée. J’ai appris et je continue d’apprendre énormément d’elles, de leur sagesse. Chaque fois que j’ai des questions, que je me sens perdue ou confuse, j’écris à mes tantes, mon aunties squad. Elles sont toutes très intelligentes et ont du succès dans ce qu’elles font; l’une est avocate, l’autre évolue dans le domaine de la santé…, mais elles travaillent toutes d’une façon ou d’une autre au profit de notre communauté. C’est exceptionnel d’être entourée de ces femmes qui me conseillent. Les enseignements de mon entourage ne sont pas individualistes. On ne fait pas les choses pour nous-mêmes, mais pour notre famille et notre communauté. Les conseils de mes tantes m’ont guidée tout au long de mon parcours dans l’univers de la mode et dans mon militantisme pour la défense de nos droits. J’ai encore tant à apprendre; je ne m’arrêterai jamais.

Dans quel type d’activisme souhaites-tu t’engager à l’avenir?

J’essaie d’être présente et active non seulement pour mon peuple, mais aussi pour tous les peuples autochtones de la planète. La libération collective est importante. Oui, chacun a ses problèmes particuliers, mais nombre d’entre eux sont interconnectés. Je veux construire des ponts, aider les gens à comprendre à quel point nos défis se ressemblent. On lutte constamment contre notre propre génocide, mais d’autres cultures se font annihiler dans d’autres régions du monde. On a toujours besoin de plus d’alliés, mais on doit aussi comprendre comment être nous-mêmes des alliés pour d’autres mouvements autochtones. 

«Certains diront que je suis privilégiée d’avoir grandi avec ces traditions et ma culture, mais je déteste qu’on parle à tort et à travers de cet aspect de mon identité. Je ne pense pas que ce soit un privilège. Oui, il y a de belles choses dans ma communauté, mais il y a aussi beaucoup de problèmes et de traumatismes.»

Étais-tu entourée de mode traditionnelle autochtone dans ton enfance? 

Quand j’étais petite, on n’avait pas les vêtements les plus récents ni les plus beaux, mais on avait des vêtements faits main. Ma mère veillait à ce qu’on ait des fourrures, pas seulement pour le style — parce qu’elles sont magnifiques —, mais aussi pour leur fonction. Ma mère a toujours fabriqué nos moufles — nos mukluks —, et elles étaient beaucoup plus chaudes et pratiques que celles qu’on trouvait au magasin. Ma grand-mère et ma tante m’ont appris à faire des colliers, à coudre, à perler. J’ai grandi en étant très liée à notre mode de vie culturel et à la mode autochtone. J’ai l’impression que c’est un art négligé, que les gens ne se rendent pas compte à quel point les créations autochtones sont magnifiques, et fonctionnelles. Chaque style, chaque motif a sa raison d’être. C’est l’une des choses que j’aime le plus de mon métier: présenter ces créations au monde, de façon authentique, loin des versions édulcorées qu’on peut trouver sur le marché. J’ai du mal à accepter qu’on me dise que la mode autochtone n’est pas de la haute couture… C’est pourquoi j’essaie de m’engager davantage auprès de créateurs autochtones émergents, même si on me dit qu’ils ne sont pas encore assez en vogue ou importants. Pour moi, c’est une façon de soutenir les artistes et les designers autochtones et ma communauté, mais aussi de montrer au monde entier à quel point notre art est sublime. D’ailleurs, je porte quotidiennement des bijoux de créateurs autochtones.

Quelles sont les matières fréquemment utilisées dans les créations autochtones?

Dans ma famille, on est tous des chasseurs, et on apprend constamment de cette pratique. On utilise chaque partie des animaux chassés, comme les os ou les piquants de porc-épic. Chaque fois que nous chassions un porc-épic, ma mère nous expliquait comment lui arracher ses piquants, comment le dépecer… J’ai compris plus tard que ce n’était pas une expérience partagée par bien des personnes. Certains diront que je suis privilégiée d’avoir grandi avec ces traditions et ma culture, mais je déteste qu’on parle à tort et à travers de cet aspect de mon identité. Je ne pense pas que ce soit un privilège. Oui, il y a de belles choses dans ma communauté, mais il y a aussi beaucoup de problèmes et de traumatismes. J’ai appris à naviguer parmi ces difficultés et à partager mon savoir avec des gens qui sont encore en train de renouer avec leur culture ou de reconstruire leur relation à la terre et à leur communauté. 

As-tu des souvenirs particuliers liés à la chasse et à la pêche? 

La fois où j’ai chassé mon premier caribou restera à jamais gravée dans ma mémoire, parce que c’est une histoire très spéciale. Mon oncle Willard a joué un rôle très important dans ma vie. Il vivait certaines difficultés, mais ça ne se voyait pas. Il aimait faire sourire les gens, et il a été très présent dans ma vie. Il a probablement été l’une des premières personnes à m’aider à croire en moi. Il est tombé malade, il est décédé et on l’a nous-mêmes enterré traditionnellement. On a ramené son corps au village en empruntant un très long chemin de terre parsemé d’embûches et on est finalement arrivés au sommet de l’American Summit, là où la forêt s’arrête, dans la haute toundra. Tout à coup, des centaines et des centaines de caribous sont passés juste sous notre nez. On a vraiment eu l’impression que mon oncle était avec nous, qu’il nous disait de chasser pour le potlatch et pour des raisons cérémonielles. On a donc profité de l’occasion, complètement subjugués par le nombre de caribous autour de nous. Je me souviens d’avoir visé un animal, puis d’avoir appuyé sur la gâchette et d’avoir eu la certitude que j’avais atteint ma proie. J’avais raison. C’était un tir net dans le cou, et je crois que c’est mon oncle qui a guidé la balle. Il était là, avec moi. J’ai pu ramener le caribou et le partager avec notre communauté et tous les anciens, ce qui a été une expérience vraiment gratifiante. Ç’a été un moment et une nuit magnifiques. Le ciel était rose… Ç’a été une très belle façon de rendre hommage à mon oncle. Il me manque, mais il est toujours avec nous. Il est là quand j’ai besoin de lui. 

 

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Sens-tu souvent une présence qui t’accompagne? 

Partout. Tout le temps. Chaque fois que quelqu’un me manque. Et je pense que c’est important, surtout lorsqu’on navigue dans l’industrie de la mode. Il y a des moments où, en tant que mannequin, j’avais vraiment besoin de soutien et, quand je tendais la main, je sentais la présence de mes ancêtres avec moi, et ça me procurait un intense sentiment de réconfort. C’est très spécial de ressentir ces liens au fond de moi.  

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