Style de vie
Elisapie : Le chant des possibles
La musicienne inuk ELISAPIE sortira sous peu un microalbum de remix des chansons de son album acclamé Inuktitut, sur lequel elle reprend des morceaux iconiques d’artistes connus. Elle aborde avec passion son processus créatif, son amour pour la tournée et son passé, qui continue d’inspirer son avenir.
par : Kelly Boutsalis adapté par Elisabeth Massicolli- 22 sept. 2025

KELLY JACOB
Elisapie est très demandée. Au début de l’été, nous nous sommes entretenues par visioconférence lors d’un rare moment de répit dans son horaire, alors qu’elle revenait de New York où elle avait donné un concert au Smithsonian, plus précisément au National Museum of the American Indian. Elle est dans sa demeure montréalaise. Dans son chemisier en lin blanc, les cheveux lissés et attachés sur la nuque mettant en valeur son visage nu et ses taches de rousseur, elle semble détendue et de bonne humeur. Derrière elle, j’aperçois l’œuvre en noir et blanc de Kakulu Saggiaktok représentant des images miroirs d’humains et d’animaux en transformation; elle est intitulée My Dreams et datée de 1977, l’année de naissance d’Elisapie.
Inuktitut, le dernier album de cette musicienne, a généré plus de 9,5 millions d’écoutes dans le monde et plus de 10 000 copies de cet opus ont été vendues au Canada seulement. Cet album sorti en 2023 est composé de 10 reprises de chansons pop et rock (de Cyndi Lauper, Blondie, Metallica…), toutes chantées en inuktitut, la langue maternelle de l’artiste de 48 ans. Il lui a valu le Juno du meilleur album alternatif de l’année en 2025.
La voix et les mélodies éthérées d’Elisapie, agencées à des airs d’un passé qui nous plonge dans une douce nostalgie, ont réussi à grandement toucher le public. Inuktitut a suscité des réactions complètement différentes de celle de ses trois premiers albums solos. «Cette fois-ci, plusieurs personnes m’ont dit qu’elles ne percevaient même plus la langue des chansons, qu’elles étaient juste émues par elles. Chaque fois que je les chante, il y a quelque chose qui vient chercher les gens.» Elle cherche les mots justes pour exprimer l’émotion complexe que lui inspirent les pièces de pop et de rock classiques qu’elle a choisi d’interpréter. Pendant la pandémie, elle dit s’être de nouveau fait bercer par des chansons comme Wild Horses, des Rolling Stones, et Wish You Were Here, de Pink Floyd, qui lui rappelaient son enfance dans le Nord. «J’étais dans un tourbillon d’émotions, je pleurais en écoutant ces chansons qui résonnaient dans mes oreilles quand j’étais enfant. C’était douloureux.»
Kelly JacobElle s’est laissé emporter par ses émotions et, comme s’il s’agissait d’un exercice cathartique, elle a commencé à traduire en inuktitut les pièces qui la replongeaient dans son passé (avec l’autorisation des artistes). Elisapie est surprise, mais heureuse, de la réaction du public à son projet. «Chez les gens, ces chansons sont liées à des souvenirs, et il se passe quelque chose en eux lorsqu’ils les entendent dans une langue autochtone très ancienne. C’est une expérience unique», dit-elle.
Inuktitut continue de faire son chemin. La musicienne est en tournée jusqu’à l’an prochain au Canada et au Japon, pour l’Exposition universelle d’Osaka, et elle sortira le 24 septembre un EP de la réorchestration de cet album avec le DJ et producteur montréalais Hologramme, avec qui elle collabore souvent.
Mais la musique n’est pas la seule chose qui l’occupe. Aux côtés de l’artiste multidisciplinaire Marc Séguin, Elisapie est en train de mettre la touche finale à un court métrage d’animation qu’elle a réalisé pour l’Office national du film du Canada. On y suit un personnage qui quitte son monde isolé pour se rendre en ville, tout au Sud. Ce n’est pas sa première incursion dans le cinéma. Elle a également coréalisé Hudson Bay(bies) – L’héritage méconnu, un documentaire sorti en juin sur ICI TOU.TV. On y retrace l’histoire d’enfants nés de femmes inuites et d’hommes qui travaillaient pour la Compagnie de la Baie d’Hudson. C’est aussi l’histoire d’Elisapie.
Les pères de certaines des personnes interviewées dans le film n’ont jamais reconnu l’existence de leur progéniture, mais le cas d’Elisapie est différent. Elle a été adoptée et élevée par un cousin éloigné de sa mère biologique, une pratique courante dans la culture inuite. Elle a vécu à Salluit (la deuxième communauté la plus septentrionale du Québec), au Nunavik. C’est dans ce village que vivait sa mère, Eva Audlaluk, une animatrice de radio bien connue. À la préadolescence, Elisapie a rencontré son père pour la première fois, à Terre-Neuve. Au départ, il s’expliquait mal son adoption.
Kelly Jacob«C’est complexe de parler de nos origines métissées, parce que nous nous sentons entièrement Inuit dans le Nord; je suis Inuk – mais il y a tout de même quelque chose qui nous différencie, dit-elle. On parle peu de cette facette de notre identité, parce qu’on s’épanouit au sein de nos familles. On n’a pas l’impression qu’il nous manque quelque chose.»
Les parents d’Elisapie étaient contents du lien qu’elle entretenait avec son père biologique. «J’étais la seule à connaître mon géniteur. Il m’envoyait un cadeau chaque année. Mes parents me disaient: “Oh, tu as reçu quelque chose par la poste de ton père blanc.” On l’appelait Ataataluk, le “grand papa”.»
Avec Hudson Bay(bies), elle souhaitait que les Inuit puissent découvrir des histoires comme la sienne, mais bien d’autres, comme celles de Johnny Smiler Irqumia et de l’ancien sénateur Charlie Watt, qui parlent de leurs pères, qui étaient eux aussi des travailleurs de la Baie d’Hudson. «On ne nous donne jamais l’occasion de parler de notre histoire particulière, celle que nous avons en commun.»
Elisapie rêvait depuis qu’elle était toute petite d’évoluer devant et derrière la caméra. Heureusement, elle a toujours été entourée par des gens qui ont soutenu ses passions. Par exemple, lorsqu’elle a déménagé à Montréal en 1999, ils l’ont encouragée à étudier en communications. «J’étais cette fille qui posait trop de questions, je voulais être journaliste, passer à la télévision.»
Aujourd’hui, elle est encore cette fille, et bien plus encore, mais son fil d’Ariane reste la musique. Elisapie associe ses premiers souvenirs à la musique, notamment aux hymnes qu’elle entendait chaque dimanche matin à l’Église anglicane et qui, traduits en inuktitut, lui semblaient très beaux. Malgré sa grande timidité, chanter ces hymnes lui permettait de s’exprimer. Fière de sa fille, sa mère a commencé à appeler tous les midis à la radio locale pour qu’Elisapie chante un morceau en direct. «Les gens de la ville ont entendu mille fois le même hymne, dit-elle en souriant. Pour moi, la musique est un besoin vital, comme manger ou dormir. Ça me calme.»
Kelly JacobElle se souvient d’avoir été fascinée par le groupe de son oncle George Kakayuk, qui jouait du folk et du rock’n’roll. Adolescente, elle a assisté à l’un de ses concerts, qui lui a donné l’impression de voir les Beatles. Elle a rapidement rejoint le groupe, alors appelé Sugluk. À la même époque, à Salluit, elle animait sa propre émission de radio locale pour les adolescents. À l’âge de 15 ans, elle a notamment interviewé Kirk Hammett, du groupe Metallica. Par ce travail, elle avait le sentiment d’être un pont entre le public et les musiciens qu’elle aimait.
Jeune adulte, elle s’est consacrée à des projets journalistiques, mais elle est revenue à la musique en 2000, lorsqu’elle a formé le groupe Taima avec le compositeur et arrangeur Alain Auger. Ensemble, ils ont sorti un album éponyme (leur seul opus), composé de 11 chansons mélangeant folk, trip-hop, pop alternative, rock et musique traditionnelle inuite, qui a remporté un prix Juno en 2005. Comme Elisapie est aujourd’hui sous les feux de la rampe, son étiquette Bonsound rééditera Taima en novembre en vinyle, en numérique et en CD.
Elle a sorti trois albums solos, qui mêlent chacun ses trois langues, le français, l’anglais et l’inuktitut, et couvrent un large éventail de genres musicaux. Au fil du temps, elle s’est constitué un public de fans fidèles, dont Anna Lambe, la star de la série à succès North of North, diffusée sur CBC et Netflix. «Les albums Travelling Love et There Will Be Stars, d’Elisapie, ont marqué ma jeunesse. Dès que ma mère nous les faisait entendre, le premier jour ensoleillé d’avril, je savais que le printemps était arrivé, dit l’actrice. Je n’ai malheureusement pas encore eu l’occasion de la rencontrer en personne. Mais si ça arrivait, je serais dans tous mes états! C’est la seule personne qui me ferait passer pour une vraie groupie.»
Voir Elisapie sur scène est également une expérience hors du commun, qui en met plein la vue. Lors de sa prestation au gala des prix Polaris 2019, elle portait un arnauti (une tunique à capuchon traditionnelle) rouge transparent créé par Victoria Okpik. Parmi ses autres tenues remarquables, on peut citer une superbe veste à franges noires confectionnée par son amie Caroline Monnet et des boucles d’oreilles XXL en peau de phoque en forme d’éclair réalisées par Katie Pootoogook, d’Aakuluk Creations, qu’elle a portées cette année au gala des prix Juno. «Je ne peux pas me contenter d’enfiler un t-shirt et des boucles d’oreilles, je me sentirais nue. J’ai réalisé à quel point la mode est un moyen d’expression puissant sur scène.»
Kelly JacobElle attribue son obsession pour la mode à son enfance. Elle voyait sa mère biologique, Eva, confectionner de magnifiques versions modernisées de parkas traditionnels pour ses autres enfants ou leur rapporter des boucles d’oreilles de Montréal. Mais ces cadeaux étaient réservés aux autres, et les adultes qui l’ont élevée n’étaient pas intéressés par la mode. Aujourd’hui, emprunter une pièce à une créatrice la rend excitée comme une petite fille. (Elle précise qu’Eva adore toutes les tenues qu’elle voit sa fille biologique porter aujourd’hui.) «Je suis obsédée par la façon dont je vais présenter une chanson visuellement; les Inuit ont toujours aimé créer de belles choses. On a toujours été très avant-gardistes en matière de mode.»
Lorsqu’elle est en tournée, elle se sent vivante, libre. «Je peux être moi-même et faire tout ce que je veux», dit-elle, même si elle avoue se sentir parfois contrainte ou perdue. C’est aussi un sacrifice, car lorsqu’elle est sur la route, elle passe du temps loin de ses trois enfants (elle partage la garde de son aînée avec son ex-conjoint, l’acteur Patrice Robitaille). Une fois rentrée chez elle, elle remet rapidement son chapeau de maman.
«J’essaie encore de trouver l’équilibre entre l’artiste et la mère que je suis. Mes enfants ont une belle vie; et c’est un tel cadeau, quand on est une maman sur la route, de savoir que ses enfants vont bien.»
Quelques semaines après notre conversation, Elisapie m’a envoyé un texto. Elle avait pris le temps de réfléchir à notre discussion, et voulait me faire part de certaines choses. «Lorsque nous avons discuté, je vivais des moments particuliers. Je reprenais ma tournée estivale, j’étais excitée, mais je vivais aussi une tristesse que je n’étais pas encore prête à partager.»
Elle m’a expliqué qu’elle se protégeait d’une grande douleur. «Je suis en plein deuil de membres de ma famille immédiate, décédés dans les derniers mois. J’ai l’impression de mener une double vie, parfois… Je suis souvent envahie par un sentiment de culpabilité de leur avoir survécu. »
Pour elle, il était important que cette perte fasse partie de son histoire, pour qu’elle puisse s’y reconnaître. Elisapie sait exactement qui elle est et ce qui fait partie intégrante de son être. Elle reconnaît que de vagabonder réveille la nomade qui sommeille en elle. Elle sait aussi que lorsqu’elle se déposera, ce ne sera pas très long avant qu’elle se demande à nouveau: «Qu’est-ce qui m’attend maintenant?»
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ELLE QUÉBEC — OCTOBRE 2025
Kelly JacobElisapie porte un manteau Matières Fécales, un justaucorps Skims, des bottes Isa Boulder, des bagues Ora-C et des accessoires de cheveux réalisés par Julie Cusson. Photographie et direction artistique Kelly Jacob Stylisme Sabrina Deslauriers et Tishanna Carnevale Maquillage et coiffure Julie Cusson, avec les produits Chanel Décor Evelyne Morin Production éditoriale Sarah Akli Premier assistant Ian Hamilton Deuxième assistant Tom Berthelot Assistante au maquillage et à la coiffure Marilyne Ratelle
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