Sport
Marie-Philip Poulin : au cœur de la victoire
Considérée par beaucoup comme la meilleure joueuse de hockey du monde, Marie-Philip Poulin ne saute jamais sur la glace pour être adulée. Bien au contraire. Cette sportive émérite n’a toujours qu’un seul et unique but en tête: gagner.
par : Laurie Dupont- 27 oct. 2025

GARRETT NACCARATO
Quand je franchis la porte du joli café de Verdun où Marie-Philip Poulin m’a donné rendez-vous, elle s’y trouve déjà, attablée avec sa femme, la hockeyeuse Laura Stacey. Je les salue brièvement et m’installe à l’écart, histoire de leur laisser un peu d’intimité, pendant qu’elles lunchent après leur entraînement.
Quelques minutes passent, et j’ai les yeux rivés sur mes notes d’entrevue lorsque Marie-Philip lance: «Ça ne te dérange pas si je finis ça avec toi?» un sourire dans la voix, alors qu’elle s’avance vers moi avec son bol smoothie.
C’est ainsi qu’on commence tout bonnement à jaser de la genèse de son intérêt pour le hockey, qui se manifeste lorsqu’elle n’a que cinq ans. Fan numéro un de son grand frère, Pier-Alexandre, la petite Marie-Philip souhaite copier-coller tous ses faits et gestes, y compris celui de jouer au hockey. Respectant le désir de leur fille de suivre les traces de leur aîné, les parents de Marie-Philip lui achètent donc «un équipement pas neuf neuf dans un marché aux puces». Dès ses premiers coups de patin sur la glace, c’est comme une évidence; Marie-Philip tombe amoureuse de ce sport.
Puis, en 2002, un autre déclic: c’est quand elle voit l’équipe de hockey féminin remporter la médaille d’or aux Olympiques de Salt Lake City que cette préadolescente est fascinée par l’euphorie qui gagne les joueuses dans ce moment magique. À la remise des médailles, des larmes coulent sur les joues des hockeyeuses canadiennes, et sur celles de sa mère, assise à ses côtés. «Pourquoi elles pleurent, maman?» demande-t-elle candidement. «Si tu travailles fort, un jour, tu vas comprendre», rétorque sa mère. Réponse annonciatrice s’il en est une, car sa fille allait vivre la même allégresse, à peine 8 ans plus tard, en gagnant sa première médaille olympique, à l’âge de 18 ans.
Garrett NaccaratoMEILLEURES ENSEMBLE
Si les efforts ont été récompensés tôt dans la carrière de celle qu’on appelle maintenant Capitaine Clutch, jamais le succès ne lui est monté à la tête. Elle attribue son humilité non seulement à son éducation, mais aussi au fait d’avoir côtoyé, très jeune, les plus grandes de son sport. «Lors de mes premiers Olympiques en 2010, j’ai eu la chance de cohabiter pendant six mois avec Caroline Ouellette, Kim St-Pierre et Charline Labonté, trois joueuses de hockey exceptionnelles, mais surtout, trois femmes remarquables. Hors glace, elles avaient une tête sur les épaules, elles voulaient m’aider et me faire sentir bien au sein de l’équipe. Sans le savoir, elles m’ont enseigné la bonne façon d’agir quand je ne suis pas sur la glace. J’ai aussi vu ces femmes accomplies aller s’entraîner ensemble chaque jour dans le but de se rendre meilleures entre elles. Tout ça est évidemment resté en moi.» Dans les prochains mois, disons, chargés de la joueuse de hockey – avec l’ajout des équipes d’expansion de Vancouver et de Seattle à la LPHF, et avec les Olympiques de Milan-Cortina en février 2026 –, Marie-Philip ne pouvait pas demander mieux que de retrouver son ancienne coéquipière, Caroline Ouellette, à titre d’entraîneuse adjointe de l’équipe nationale de hockey féminin et de la Victoire de Montréal. Quand je lui demande comment elle se sent en vue de ces défis professionnels imminents, sa réponse, pleine de bon sens, ne tarde pas à venir. «Il n’y a pas de recette magique. Je crois beaucoup à la préparation et à la one-more mentality (mentalité de l’effort supplémentaire). J’ai l’impression que ce sont parfois les répétitions d’extra d’un exercice qui peuvent faire la différence. Quand une fille me dit: “Hey, Pou, veux-tu en faire un autre avec moi?”, je trouve ça génial, car c’est en s’entraidant qu’on devient une meilleure équipe. C’est peut-être là où le leadership commence. Je ne suis pas celle qui va parler le plus en tant que leader, mais je pose des actions concrètes.»
«Honnêtement, je ne sais pas quand je vais me retirer du hockey. Les fois où j’y pense, je deviens tout de suite émotive, donc j’essaie d’éviter d’aller là dans ma tête.»
À propos d’action concrète, je ne peux passer sous silence le fait que la joueuse no 29 de la Victoire ait accepté une restructuration de son contrat, entraînant une baisse de salaire, afin d’aider son équipe à respecter son plafond salarial et à demeurer compétitive dans la LPHF. Dès que j’aborde le sujet, Marie-Philip regarde le sol et se met à jouer avec ses mains, en signe d’inconfort. «Je ne sais pas comment cette information-là est sortie, mais je tiens d’abord à souligner que je ne suis pas la seule à avoir accepté des changements à mon contrat.» Elle prend une légère pause et poursuit: «On s’est assises avec notre directrice générale, Danièle Sauvageau, et on a demandé ce qu’on pouvait faire pour contribuer à rendre notre équipe plus performante. On était prêtes à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que la Victoire ait la meilleure équipe possible.»
Dans le cœur et la tête de la capitaine, l’accomplissement collectif primera toujours sur les désirs et les réussites individuelles. «Ça fait deux ans que la LPHF existe, et mon seul et unique but, c’est de mettre la main sur la coupe Walter. Même si notre ligue est toute nouvelle, pour nous, c’est notre coupe Stanley. On prend ça à cœur, c’est notre job, et on ne veut pas décevoir les gens qui croient en nous.»
Garrett NaccaratoEN TOUTE HUMILITÉ
J’esquisse une nouvelle question au moment où une femme dans la cinquantaine entre dans le café. Elle s’approche de nous, tout sourire, et s’exclame: «Wow, wow! Nice to meet you. I’m so sorry to bother you, but I have season tickets to see all of your games. You are an incredible player and you’re a great human. I just want to tell you, alright? Have a great day.» Marie-Philip sourit, offre un fist bump à la partisane de la Victoire et la remercie sincèrement pour son soutien. Quand nos regards se croisent, je comprends que, même si elle a l’habitude de recevoir ce genre d’éloges, Marie-Philip reconnaît son privilège. «Juste avant que tu arrives, il y a un père qui est venu me remercier de donner à ses filles l’envie de jouer au hockey. Ça fait chaud au cœur. It never gets old», dit-elle, visiblement gênée. Je prends la balle au bond en relevant le fait qu’elle ne semble guère apprécier l’attention, les compliments et tout ce qui la célèbre de près ou de loin. Je vise en plein dans le mille.
«Je ne sais pas pourquoi, mais je n’aime vraiment pas ça. Je pense que ça me vient de la façon dont j’ai été élevée. J’ai vu mes parents avoir deux jobs pour être sûrs que mon frère et moi, on puisse jouer au hockey. Ça a pris les efforts de tellement de monde pour que je sois rendue là où je suis aujourd’hui. Je ne tiendrai jamais rien pour acquis.»
Je peine à imaginer sa tête lorsqu’en juin 2024 elle a reçu la plus haute distinction décernée par le gouvernement québécois, soit le titre de chevalière de l’Ordre national du Québec. Ce jour-là, le premier ministre François Legault a commémoré les réussites de la capitaine, en mentionnant entre autres ceci: «Il y en a qui disent que vous êtes la Sydney Crosby du hockey féminin, mais moi, j’aime mieux dire que vous êtes la Marie-Philip Poulin du hockey féminin.» Cette comparaison revient souvent, et elle ne s’en lasse pas… ou presque. «Au tennis, on n’a jamais comparé Roger Federer à Serena Williams, et il faudrait aussi éviter les comparaisons entre les joueurs et les joueuses de hockey. Cela dit, ça me touche de me faire comparer à Sydney Crosby, car il a toujours été un modèle pour moi. J’ai la chance de le connaître un peu, et non seulement c’est un excellent joueur, mais c’est aussi un gars humble lorsqu’il n’est pas sur la glace… Parfois, j’avoue, je trouve qu’on se ressemble un peu, mais ce n’est pas moi qui vais demander à être présentée de cette façon-là, ça, c’est sûr!» lance-t-elle en riant.
Garrett NaccaratoPendant qu’on jasait Marie-Philip et moi, Laura est partie en nous saluant discrètement. L’amour, leur passion pour leur sport, la Victoire, les Olympiques, tout semble unir ces deux femmes. «En effet, on est choyées de pouvoir jouer ensemble et on en est très conscientes. On sait aussi qu’une de nous deux peut recevoir un appel lui annonçant qu’elle change de club et qu’elle doit déménager. Ça fait partie de la game. On est deux personnes distinctes, mais tant que Danièle Sauvageau va nous vouloir toutes les deux dans l’équipe, ça va nous faire plus que plaisir de rester à Montréal.» Même si les deux attaquantes du club de Montréal s’entendent à merveille, jouer avec son amoureuse peut représenter certains défis.
«On habite ensemble, on pratique ensemble, on joue ensemble, on reste sur la glace après les pratiques… ensemble. Quand on perd un match, disons que la route entre Laval et notre maison sur la Rive-Sud peut être longue! (rires) Puis, on arrive chez nous et on regarde des vidéos de la game pour voir ce qu’on aurait pu faire de mieux. Ça peut arriver qu’on se fâche l’une contre l’autre: si Laura manque une passe, par exemple, c’est sûr que je vais me fâcher. Si c’est quelqu’un d’autre de l’équipe, je vais dire: “Bien essayé.” (rires) On veut gagner à tout prix, on est très compétitives, mais on s’améliore dans notre façon de communiquer avec l’autre après une défaite.»
À la maison, les amoureuses chérissent les moments simples comme les promenades avec leur chien, Arlo («Je ne pensais jamais que je pouvais aimer un animal à ce point», dit Marie-Philip), et souhaitent un jour agrandir leur famille en ayant un enfant. Cela dit, ce grand bonheur viendra peut-être avec une décision difficile, soit celle d’accrocher (au moins) une paire de patins. L’image secoue la jeune femme. «Honnêtement, je ne sais pas quand je vais me retirer du hockey. Les fois où j’y pense, je deviens tout de suite émotive, donc j’essaie d’éviter d’aller là dans ma tête. Même là, t’sais…», dit-elle pendant que ses grands yeux bleus s’embuent brièvement de larmes. «Pour l’instant, je veux juste continuer de jouer.»
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ELLE QUÉBEC — NOVEMBRE 2025
Garrett NaccaratoPhotographie et direction artistique Garrett Naccarato Stylisme Amanda Lee Shirreffs Maquillage Leslie-Ann Thomson (The Project avec les produits Dior Beauté et SkinCeuticals) Coiffure Marcus Villeneuve (avec les produits Redken) Décor Lisa Yang Production éditoriale Sarah Akli Assistants à la photo Jean-Christophe Jacques, Renaud Lafrenière et Aljosa Alijagic Assistante au stylisme Isabel-Alessandra Duran
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