Société
Skateboard et inclusion : comment la communauté queer redéfinit ce sport
Après avoir effectué quelques revirements inattendus et emprunté certaines pentes abruptes, le skateboard a pris le chemin de l’inclusion.
par : ROBB JAMIESON adapté par ELISABETH MASSICOLLI- 01 avr. 2025

CALVIN CAMPOS / @CALVIN.CAMPOS SUR INSTAGRAM
J’ai grandi dans les années 1980. Le skateboard était alors un sport marginal, mais pour moi, il est rapidement devenu une activité importante, surtout à la fin de mon adolescence. À l’époque, les planchistes étaient considérés comme des anti conformistes, des rebelles, des gens libres. Ils formaient une communauté tissée serré autour de roulettes en uréthane, de planches en bois et de sauts de rampes périlleux. Après quelque temps, le sport a pris du galon, est devenu populaire… avant d’être majoritairement investi par les hommes blancs hétérosexuels. Soudain, pour être accepté, il fallait repousser les limites de notre sécurité. Le sang et les fractures sont devenus une marque d’honneur. Les insultes homophobes ont commencé à envahir les planchodromes et quiconque s’écartait de cette attitude machiste et toxique était considéré comme un perdant. Au fil du temps, j’ai rencontré de nombreux ados qui aimaient faire du skateboard, mais qui n’entraient pas dans le moule et qui avaient peur d’exprimer leur individualité dans cet environnement. Ça les obligeait soit à continuer de rouler seuls, de leur côté, soit à abandonner leur planche pour de bon. Et ça, c’est sans parler de tous ceux qui, rebutés par l’ambiance macho entourant ce sport, n’ont jamais même essayé de mettre les pieds sur une planche à roulettes.
À la fin des années 1990, la popularité du skateboard s’est considérablement accrue grâce à des professionnels comme Tony Hawk et à des événements comme les X Games. Et puis, l’activité est devenue un sport olympique officiel aux Jeux d’été de Tokyo de 2020. Cette visibilité a fait connaître le sport du grand public et a été amplifiée par l’avènement des médias sociaux. Lentement mais sûrement, des points de vue différents ont commencé à émerger sur le web et à faire de ce sport une activité plus inclusive, ce qui l’a aidé à revenir à ses racines communautaires.
L’intérêt des femmes pour le skateboard a augmenté de 790 % au cours de la dernière décennie, selon une étude publiée en 2021. On y a relevé que 32 % des planchistes interrogés étaient des femmes et que 25 % étaient des personnes non binaires ou faisant partie des minorités de genre. Les membres de la communauté 2ELGBTQI+ étaient aussi davantage présents dans le monde du skate, car 44 % des personnes interrogées ont répondu qu’elles n’étaient pas hétérosexuelles. En 2016, le légendaire planchiste américain Brian Anderson a révélé son homosexualité, et de nombreuses femmes qui pratiquent ce sport au niveau professionnel, comme Elissa Steamer, Vanessa Torres et la Canadienne Annie Guglia, ont déclaré qu’elles étaient lesbiennes. Leur ouverture a contribué à façonner le nouveau visage de ce sport.
On a eu envie de mettre en valeur quelques-unes des personnes et des organismes qui font avancer le skateboard et le rendent plus accessible que jamais.
Annie Guglia
Annie Marie MunozLUTTER POUR L’INCLUSION
Annie Guglia, planchiste professionnelle basée à Montréal et présidente de Canada Skateboard, est tombée amoureuse de la planche à roulettes à l’âge de 10 ans, lorsque son jeune frère en a reçu une pour Noël. Annie se sentait étrangement attirée par cet objet à roulettes, qu’elle empruntait sans cesse. À cette époque, soit au début des années 2000, le skateboard était en plein essor. Les médias et les entreprises internationales voulaient capitaliser sur l’aura de contestation et de jeunesse dont jouissait cette activité, ce qui rejoignait tout à fait Annie, qui a vite fait d’être entraînée dans cette nouvelle passion. Pourtant, ce n’est qu’au début de l’école secondaire qu’elle s’est rendu compte que la plupart des autres planchistes autour d’elle étaient des garçons. Puis, en 2006, elle a rencontré une équipe locale de planchistes… composée entièrement de filles, les Skirtboarders — et a immédiatement eu l’impression d’avoir trouvé sa communauté. «Elles étaient 13, et c’était à peu près les seules filles à faire du skate à Montréal, dit-elle. On a décidé de se regrouper et d’essayer de convaincre le plus de filles possible de se joindre à nous, car on voulait gagner en visibilité. On allait ensemble aux compétitions — pour lesquelles on se battait afin d’obtenir une catégorie féminine.»
Annie, qui avait alors 16 ans, a commencé à participer à des compétitions en Amérique du Nord et a découvert que les prix remis aux femmes étaient minimes — 900 $ pour la première place, comparativement à environ 25 000 $ du côté des hommes. «La compétition féminine se déroulait dans le même stade que celle des hommes, mais elle avait lieu… avant que le stade ouvre ses portes au public», fait-elle remarquer. Malgré tout, Annie a continué de performer dans son sport et elle est devenue trois fois championne nationale du Canada; elle a même représenté le Canada aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020. En plus de son travail à titre de présidente de Skateboard Canada, Annie, qui a aujourd’hui 34 ans, tente de trouver des façons de faire progresser ce sport pour les femmes qui font de la compétition et de soutenir les planchistes canadiens, peu importe leur genre.
«Si, à l’âge de 14 ou 15 ans, j’avais pu m’inspirer de quelqu’un qui, comme moi, était gai et faisait ce qu’il voulait sans se soucier du jugement des autres, en étant un peu bizarre et en faisant du skateboard, ma vie aurait été vraiment différente.»
PRÉPARER LE TERRAIN
Au fil des ans, des organismes à but non lucratif menés par des femmes ou des personnes queers ont surgi partout dans le monde pour faire évoluer ce sport. Il y a, par exemple, Unity Skateboarding, un collectif de skateboarders queers de Californie qui a été fondé en 2017 par Jeffrey Cheung et Gabriel Ramirez, deux artistes multidisciplinaires de la région de la baie de San Francisco qui sont maintenant fiancés. Unity Skateboarding organise des rencontres et des événements liés au skateboard, et met de l’avant des planchistes queers et racisés sur sa page Instagram. L’organisme vend aussi des planches peintes par Jeffrey Cheung, qui représentent notamment des couples multiraciaux homosexuels nus.
Dans la foulée d’Unity, la société There Skateboards a été développée par des femmes, des gens queers et des planchistes trans et racisés. Chandler Burton, l’un des skaters professionnels engagés dans cette société, a récemment fait l’objet d’un épisode de la série Epicly Later’d, sur la chaîne YouTube de VICE. C’est une force de la nature. Sur sa planche, il est rapide, sa technique est impeccable et il incorpore parfois des éléments de la culture drag lorsqu’il «skate», ce qui ajoute une tout autre dimension à ses descentes sur les rampes. «Si, à l’âge de 14 ou 15 ans, j’avais pu m’inspirer de quelqu’un qui, comme moi, était gai et faisait ce qu’il voulait sans se soucier du jugement des autres, en étant un peu bizarre et en faisant du skateboard, ma vie aurait été vraiment différente», dit-il.
Ju Stein et Yumi Lee
Calvin CamposBRISER LE MOULE
Ju Stein, codirectrice du collectif Queer Skate Toronto (QST), a su qu’elle voulait faire du skateboard à l’adolescence, lorsqu’elle a vu son voisin avec une planche à roulettes dans sa rue à Windsor, en Ontario. «Je l’ai trouvé tellement cool; j’ai eu envie de l’imiter.» Ju a commencé à faire de la planche à roulettes en suivant des cours offerts par la ville, et son instructeur était en fait… une instructrice! «C’était génial d’avoir cette femme comme mentor. Je suis encore en contact avec elle aujourd’hui!»
QST a été fondé en 2019 par la planchiste et photographe canadienne Chantal Garcia, qui l’a ensuite légué à Ju Stein et à la planchiste Yumi Lee, lorsque Chantal a déménagé sur la côte est du Canada. Le collectif organise des rencontres mensuelles dans des skateparks pour rendre ce sport accessible en offrant des leçons gratuites et des ateliers créatifs, notamment une activité de fabrication de planche à roulettes!
Les associations de skateboard peuvent réserver des plancho dromes et ainsi apporter une tout autre énergie — plus inclusive et accessible — dans ces espaces. Les skate shops ont également toujours été des endroits importants pour les planchistes: c’est là qu’ils peuvent se rencontrer, se procurer du nouveau matériel et acquérir quelques trucs supplémentaires. Aujourd’hui, les boutiques de planches à roulettes qui appartiennent à des femmes et tentent de mettre en valeur le skateboard au féminin sont en croissance. On pense à des entreprises comme There Skateboards, Housewife Skateboards et Meow Skateboards. «Ça évolue constamment. Il y a aussi de plus en plus d’environnements pour les hommes non cisgenres dans le sport, ce qui est vraiment cool», dit Ju.
Queer Skate Toronto
CALVIN CAMPOS / @CALVIN.CAMPOS SUR INSTAGRAMCRÉER UNE COMMUNAUTÉ
En Alberta, plus précisément à Calgary, le 100% Skate Club ouvre la voie aux femmes, aux filles et aux skaters non binaires. À Medicine Hat, le groupe Cousins Skateboard Community rassemble des planchistes autochtones et utilise le skateboard comme façon d’inspirer les jeunes au sein de la communauté. À Edmonton, le Tigers Skate Club organise des événements dans la ville depuis 2019. Il a été cofondé par Denise Biziaev, qui, après être tombée amoureuse du skateboard au milieu des années 1990, s’est heurtée à une réaction plutôt négative de la part de ses camarades de classe. «Lorsque j’ai commencé à m’identifier comme planchiste, j’ai été intimidée par des garçons, mais aussi par des filles!»
Pour éviter ces insultes gratuites, Denise ne faisait du skateboard que la nuit ou dans son garage, avant d’abandonner complètement le sport au bout de quelques années. Pourtant, plus de 20 ans après, lorsque la pandémie a frappé, le skateboard est redevenu une partie intégrante de sa vie. «Je me disais que si je devais mourir demain, je regretterais de ne pas avoir réellement investi dans ma passion.» Le Tigers Skate Club existait déjà sans prétention et était géré par deux planchistes, Char Hampton et Rosaleen Kulba. Denise a été la première à les contacter pour en apprendre davantage sur le club. Char et Rosaleen ont invité Denise à s’impliquer activement, et le club a pris de l’ampleur. Au départ, les rencontres informelles au sujet des meilleurs endroits où faire du skate culminent par The Ambush, une rencontre annuelle de skateboard, de mentorat, de jeux et de bonne bouffe pour les femmes, les filles, ainsi que les planchistes trans et non binaires.
Denise Biziaev
Norma IbarraLes mentors du Tigers Skateboard Club proposent même des séances d’introduction aux adultes qui souhaitent s’initier au skateboard. La réponse a été extraordinaire. «Des gens ont fait une heure et demie de route pour assister à une séance, parce qu’ils voulaient un espace sûr pour s’entraîner, un lieu où ils n’avaient pas l’impression qu’ils allaient être intimidés par un skater plus jeune et plus habile, raconte Denise. J’ai été émue, et je me suis dit que c’était ça, l’accessibilité.» Elle dit que le Tigers Skateboard Club espère continuer à tisser des liens entre skaters, pour créer une communauté réellement inclusive. «J’espère que les membres de la communauté 2ELGBTQI+ se sentiront chez eux avec nous, et qu’ils auront l’impression que ce club est aussi une communauté où ils pourront simplement être eux-mêmes.»
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