Depuis l’adolescence, j’habite un corps gros. Au fil des 20 dernières années, j’ai oscillé entre une taille 14 et une taille 24. Aujourd’hui, je porte du 18. Je suis en excellente santé, je me sens bien et en confiance dans mon corps. Je mange à ma faim, je marche tous les jours, je m’en- traîne quelques fois par semaine. Et pourtant, je vis encore dans un corps gros.

Ma relation avec mon corps n’a pas toujours été aussi apaisée qu’aujourd’hui. Je l’ai jugé, comparé, détesté, maudit. Je l’ai mis à l’épreuve, au rythme des régimes à la mode et des entraînements intensifs, sans obtenir de succès durable. Comme tant d’autres femmes, j’ai rêvé d’avoir la taille de Bella Hadid, les jambes de Kendall Jenner, la musculature de Teyana Taylor.

Avec le temps – et l’aide de médecins, de nutritionnistes et d’autres spécialistes –, j’ai compris une chose essentielle : la volonté seule ne suffit pas pour perdre du poids. La génétique, les hormones, l’âge, le stress, le sommeil, la médication et une foule d’autres facteurs entrent en jeu. C’est aussi à ce moment-là que j’ai découvert le mouvement de la positivité corporelle, porté par des voix fortes, des fat babes, aussi belles qu’inspirantes, qui remettaient en question les diktats de la beauté et ouvraient enfin la voie à d’autres corps.

Puis, quelque chose a basculé. Aujourd’hui, le mot-clic qui envahit les fils d’actualité est #skinnytok, les médicaments de type GLP-1 (Ozempic, Wegovy, Mounjaro) sont prescrits à grande échelle pour leurs effets coupe-faim, et sur les tapis rouges, les silhouettes de stars hollywoodiennes se font toujours plus fines. Selon les données des dernières semaines de mode automne-hiver 2026-2027, à peine 0,3 % des mannequins étaient de taille plus. Un creux historique. Aucun doute : la minceur extrême est de retour. Pourquoi maintenant? Et surtout, qu’est-ce que ce virage dit de nous, et de celles qui, comme moi, apprenaient tout juste à faire la paix avec leur corps?

LES DANGERS D’UNE TENDANCE CORPORELLE

On a beau avoir vu naître un élan de body positivity dans les années 2010, on assiste présentement à un net retour en arrière. C’est ce que me confirme la Dre Stéphanie Léonard, fondatrice de l’organisme Bien Avec Mon Corps. D’après cette psychologue spécialisée en troubles de l’image corporelle, ce recul s’explique par un cocktail de facteurs : l’accessibilité accrue des agonistes du récepteur GLP-1, qui imitent une hormone qui régule l’appétit et la satiété, l’influence négative des réseaux sociaux sur la confiance corporelle et un contexte socioéconomique et politique particulièrement anxiogène. « Pour beaucoup d’entre nous, le remède au fait de vivre avec autant d’incertitude dans le monde actuel, c’est de maîtriser ce qu’on peut : notre corps. »

De nos jours, la minceur ne se contente plus d’être valorisée : elle est maintenant présentée comme accessible à tous, voire attendue. « Les publicités [sur les GLP-1] sont partout : on les a vues pendant la diffusion des derniers Jeux olympiques et on en est témoin sur les réseaux sociaux, affirme Andrée-Ann Dufour Bouchard, nutritionniste, cheffe de projets à l’OBNL ÉquiLibre. Et elles nous donnent l’impression que si l’on décide de rester gros, eh bien, désormais, c’est de notre faute. Or, cette médication ne devrait pas être banalisée. Elle peut entraîner des effets secondaires, en plus de ne pas convenir à tout le monde. »

Parmi les effets indésirables les plus fréquents, on compte les nausées, les vomissements, les diarrhées, la constipation et les douleurs abdominales. Et selon le Dr Benoit Arsenault, professeur titulaire du Département de médecine de l’Université Laval et chercheur à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, ces médicaments peuvent aussi engendrer une perte de masse osseuse et musculaire ainsi qu’un risque de carences nutritionnelles et de reprise de poids à l’arrêt du traitement.

Un autre angle mort préoccupant, selon la Dre Alexis Conason : les troubles alimentaires. « On parle de médicaments miracles, sûrs et efficaces, mais on oublie à quel point ils peuvent encourager des comportements alimentaires désordonnés », souligne cette psychologue spécialisée en troubles du comportement alimentaire. Elle ajoute que même des personnes déjà minces y ont recours, souvent pour des raisons esthétiques.

Un constat que partage la nutritionniste antirégime Jess Baker, qui s’inquiète de voir réapparaître des signes cliniques associés à la mal-nutrition jusque sur les tapis rouges. « J’ai été frappée par la fréquence à laquelle on voit aujourd’hui des marqueurs visibles de dénutrition : clavicules très saillantes, tempes creusées, omoplates proéminentes », dit-elle. À son avis, dans un contexte médical, ces transformations « tireraient la sonnette d’alarme ». Or, à l’ère des réseaux sociaux et des transformations corporelles accélérées, ces mêmes signes tendent plutôt à redéfinir les standards de beauté.

L’IMAGE CORPORELLE EN CHIFFRES

D’après un sondage mené par Léger pour le compte de l’OBNL ÉquiLibre en 2025 :

− 56 % des répondants souhaitent maigrir, peu importe leur poids ;

− 53 % sont inquiets d’être gros ou de le devenir ;

− 47 % sont obsédés par le désir de garder la ligne ou de rester maîtres de leur apparence ;

− 32 % affirment que leur apparence influence négativement leur estime personnelle.

LA MINCEUR COMME COURANT… ET CONTRE-COURANT?

Ce retour d’un idéal de minceur très marquée n’échappe pas non plus aux créatrices de contenu engagées contre la grossophobie. « En fait, le discours n’a jamais vraiment changé : la minceur adulée est peut-être plus extrême aujourd’hui, mais les corps gros, comme le mien – je porte du 3X ou 4X –, n’ont jamais été considérés comme acceptables par la société, révèle l’autrice, journaliste et fatshionista Gabrielle Lisa Collard. La visibilité accordée aux corps minces reste, elle, omniprésente. »

La publicité, les magazines, la télé… Difficile de ne pas remarquer le manque de diversité dans les médias grand public, comme le souligne la créatrice de contenu taille plus Lauren Wambolt. « En même temps, de nombreuses marques de vêtements réduisent l’éventail des tailles qu’elles proposent, et elles suppriment même les grandes tailles. Pris dans leur ensemble, ces signaux envoient un message clair sur le type de silhouette qui continue d’être valorisé. »

« Je pense que c’est un effet de balancier », avance pour sa part l’influenceuse québécoise Sonia Tremblay, qui lutte contre la culture des régimes, notamment en publiant sur Instagram des vidéos dans lesquelles elle montre ce qu’elle mange dans une journée. « Plus les standards sont remis en question, plus ils reviennent en force en se rigidifiant. Le retour de la minceur à tout prix et la remontée marquée des notions patriarcales dans notre société ne sont pas sans lien. »

En effet, dans son essai Affamées (Éd. Fayard), paru l’été dernier, la journaliste française Juliette Lenrouilly trace le portrait du culte de la minceur, qu’elle considère comme une norme patriarcale ancienne visant à contraindre le corps des femmes dans un seul et même but : les dominer et les invisibiliser. Dans cette optique, la minceur n’est pas qu’un idéal esthétique, c’est un véritable outil de discipline sociale, qui récompense les corps dociles et sanctionne ceux qui débordent. Ce modèle semblait avoir été, sinon renversé, du moins ébranlé au cours de la dernière décennie, mais son retour actuel rappelle à quel point il demeure profondément ancré dans notre imaginaire collectif.

LES REVERS DU #SKINNYTOK POUR LES JEUNES GÉNÉRATIONS

Ce qui inquiète particulièrement les experts que j’ai interviewés, c’est l’effet de ce climat sur les plus jeunes. À force d’être exposés à des corps toujours plus minces et à des transformations rapides présentées comme simples et accessibles, beaucoup en viennent à percevoir leur propre corps comme un problème à corriger. « Les jeunes générations considèrent ces corps comme des modèles, rappelle la Dre Alexis Conason. Quand la diversité corporelle dis- paraît de l’espace public, c’est toute une gamme d’expériences humaines qui s’efface. Mais n’oublions pas les nombreux acteurs qui bénéficient de ce monde où la minceur est à la fois encensée et monnayée: l’industrie pharmaceutique, les cliniques privées de médecine esthétique, les plateformes sociales et les marques de bien-être. »

À défaut de pouvoir changer les standards, on peut, au moins, choisir ceux auxquels on s’expose. « J’utilise tous les filtres que proposent les plateformes pour bloquer certains sujets ou mots déclencheurs », dit l’influenceuse canadienne Alicia Mccarvell. Celle-ci insiste sur l’importance de suivre des comptes qui nous ressemblent et, surtout, qui nous font nous sentir bien.

Mais la chose la plus cruciale qu’on peut faire pour protéger notre estime de nous-même à l’ère Ozempic? Nous rappeler que notre corps n’est pas une mode, affirme Alex Light, créatrice de contenu londonienne et figure de proue de la confiance en soi. « Veillez à ne pas le traiter comme tel, dit-elle. C’est votre refuge ; ce n’est pas un projet ni un problème, et encore moins une chose dans laquelle vous devez mériter le droit de vivre. » Si l’idée d’aimer votre corps vous semble un peu trop ambitieuse pour le moment, cela est tout à fait correct, nous assure Alex. « Plutôt, essayez de vous concentrer sur l’idée de prendre soin de lui et de le respecter. Vous, et votre corps, le méritez. »