Au début de 2024, la mannequin Emily Ratajkowski a révélé qu’elle avait transformé sa bague de fiançailles en deux bagues de divorce. Il s’agissait d’une démarche symbolique: plutôt que de la vendre ou de la ranger dans une boîte à bijoux comme une relique d’une vie passée, elle a récupéré les diamants de la bague et leur a donné une nouvelle signification. En plus de trouver un usage différent à ses pierres précieuses, la top-modèle souhaitait changer le discours habituel entourant le divorce. «J’aimerais qu’on admette que quitter une relation est souvent un acte remarquablement courageux», a-t-elle déclaré au New York Times. 

 

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Cette décision courageuse, Lyz Lenz, autrice de This American Ex-Wife, l’a prise lorsqu’elle a quitté son mari en 2017, après 12 ans de vie commune. Son point de rupture n’avait rien à voir avec des abus, de la violence ou une relation toxique ou adultère. La goutte qui a fait déborder le vase est tombée le soir où elle est rentrée d’un voyage d’affaires et qu’elle a trouvé un sac débordant d’ordures sur le sol de la cuisine. Après toutes ces années à se charger des tâches domestiques et à devoir demander de l’aide en vain, elle s’est rendu compte que son mari ne changerait jamais — qu’elle passerait le reste de sa vie à sortir des sacs de poubelle pleins à craquer, même ceux exclusivement remplis par sa douce moitié. Découragée par certains membres de son entourage qui lui disaient qu’elle brisait sa famille, cette mère de deux enfants a décidé que son bonheur en valait la peine, quitte à devoir gérer sa culpabilité, subir une stigmatisation sociale et éprouver des difficultés financières. «Aujourd’hui, j’ai une vie heureuse et joyeuse, ce que je n’aurais jamais pu avoir si je n’avais pas brisé mes vœux et mon mariage. Si je n’étais pas passée de l’autre côté», dit-elle à propos de sa décision.

JOUER EN SOLO 

Le célibat est en hausse et il est de plus en plus considéré comme un statut favorable, désirable. Comme un choix valable. «Nous observons cette tendance dans le monde entier; ce n’est donc pas qu’une affaire nord-américaine», déclare Yuthika Girme, professeure agrégée de psychologie à l’Université Simon Fraser. Ce phénomène peut s’expliquer, entre autres, par le fait que le divorce est une réalité de plus en plus acceptée par la société, mais aussi par la plus grande liberté et la plus grande indépendance financière des femmes, ce qui fait qu’elles sont en meilleure position pour se sortir d’une situation qui ne leur convient plus — ou pour vivre en solo, sans dépendre économiquement d’un partenaire. «Les femmes sont structurellement moins incitées à se mettre en couple qu’auparavant», dit Geoff MacDonald, professeur de psychologie à l’Université de Toronto. «Il n’y a pas si longtemps, l’un des principaux incitatifs pour le faire était les perspectives financières.» 

Le mariage est une norme hétérosexuelle qu’on nous inculque depuis toujours. «Culturellement, on comprend qu’on n’est pas un adulte à part entière tant qu’on n’a pas entamé ces rites de l’âge adulte qui incluent le mariage et les enfants», dit Lyz Lenz. C’est particulièrement vrai chez les femmes, à qui on raconte dès leur plus jeune âge qu’une histoire heureuse se termine par «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants». «On nous donne si peu d’exemples d’autres façons de nous valoriser qu’il est incroyablement difficile de nous sortir de ce narratif, de ce système de valeurs», ajoute Glynnis MacNicol, autrice de No One Tells You This.

«J’aimerais qu’on admette que quitter une relation est souvent un acte remarquablement courageux.»

DÉSENCHANTEMENT 

Ainsi, de nombreuses femmes finissent par suivre cette voie bien tracée à l’âge adulte, mais dans de nombreux cas, le conte de fées qu’on leur a promis n’est pas ce qu’elles obtiennent. «Il y a une composante égalitaire à cette problématique, dit Yuthika Girme. Il existe des preuves d’un fossé “politique” entre les femmes et les hommes au sein d’un couple: les femmes deviennent plus libérales, alors que l’idéologie des hommes ne change pas vraiment. En d’autres termes, les hommes continuent d’avoir des idées sexistes sur ce que les femmes en couple devraient faire, notamment en matière de tâches domestiques.» La pandémie a d’ailleurs mis en lumière ces lourdes inégalités. «Les femmes se sont retrouvées enfermées avec des maris qu’elles pensaient être des partenaires égalitaires, dit Liz Lenz. Elles se sont rendu compte que ce n’était pas le cas. Qu’elles en faisaient toujours plus. Le rêve qu’elles s’étaient fait vendre — le mariage heureux, parfait, égalitaire — ne s’était en fait jamais concrétisé.» Pas étonnant, alors, qu’elles aient envie de dire basta. Le phénomène du «divorce gris» — lorsque les couples se séparent après la cinquantaine — prend de l’ampleur et est également révélateur. «Tout le monde a dit à ces femmes que si elles enduraient, si elles restaient jusqu’à tant que leurs enfants quittent le nid, tout deviendrait à nouveau parfait, qu’elles retrouveraient leur mari d’avant, dit Liz Lenz. Ce n’est pas ce qui arrive, malheureusement.»

ÉLECTRON LIBRE 

Certaines femmes refusent d’emblée le mariage et la maternité. L’écrivaine Glynnis MacNicol, célibataire et sans enfant à 50 ans, est très heureuse de la tournure qu’a prise sa vie. Même entourée de «mariages solides», elle n’a pas envie de ce genre de partenariat. «Ça ne m’attire pas du tout.» En tant que rédactrice indépendante, elle savoure sa liberté et peut compter sur le soutien d’amis proches. Son dernier livre, I’m Mostly Here to Enjoy Myself (Je suis surtout là pour m’amuser) célèbre le fait d’avoir vécu une telle vie, sans attaches. «J’aime pouvoir goûter à plusieurs vies, entretenir autant de relations que je veux, dans autant d’endroits différents. Je suis maître de mon temps, de mon espace d’une façon qui, dans l’histoire, est toute nouvelle. Mes ancêtres n’ont pas pu faire ce choix.» 

Ça ne veut pas dire que les femmes vivent mieux en solo — elles ont aussi besoin de compagnie et de relations. Mais le professeur Geoff MacDonald affirme que les femmes sont plus heureuses que les hommes dans le célibat. «Il y a de bonnes raisons de penser que les hommes bénéficient plus des relations hétérosexuelles que les femmes», dit cet expert, qui fait remarquer que les femmes tendent à avoir un plus grand soutien émotionnel que les hommes, parce qu’elles maintiennent mieux leurs cercles sociaux. «Je pense qu’on assiste à un réexamen, à une réinvention de ce qui définit des relations significatives et qu’on redonne de l’importance à l’amitié», dit Glynnis MacNicol. Résultat: les familles, les communautés et même les couples se construisent maintenant en dehors des structures traditionnelles. 

Le sitcom des années 1980 The Golden Girls, où 4 femmes de plus de 50 ans partageaient une maison, ou la télésérie québécoise La galère, mettant de l’avant 4 protagonistes chaotiques qui décidaient de résider sous un même toit, créant de facto leur propre réseau de soutien, en sont de bons exemples. «Les relations sont importantes, mais elles vont bien au-delà du couple et du mariage, dit Yuthika Girme. Aujourd’hui, on peut choisir sa propre histoire.»