Il y a quelques semaines, armée d’une détermination passagère et d’une impatience de plus en plus fréquente, j’ai décidé de m’attaquer à l’ourlet de mon pantalon. Jadis, je réussissais assez bien cette tâche et je me suis dit que la couture, un peu comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Eh bien non, j’ai eu tort!

Mon point était si grossier et irrégulier que j’ai sérieusement envisagé de finir le travail au duct tape. J’ai alors eu une pensée émue pour ma grand-mère Adrienne, ma mère et mes filles. (Si j’avais eu des garçons, j’aurais pensé à eux aussi, mais soyons honnêtes : pendant des siècles, manier l’aiguille était réservé à celles qui portaient des jupes.)

 

À l’époque, savoir raccommoder, crocheter ou faufiler n’était pas un passe-temps cute DIY sur Instagram, mais une question de survie. Il fallait savoir coudre pour s’habiller, cuisiner pour se nourrir et bûcher pour se tenir au chaud. Ma mère, digne héritière d’Adrienne, faisait des miracles avec ses 10 doigts. De mon côté, je suis paralysée devant une machine à coudre, et mes filles peinent à coudre un bouton. Et je ne vous parle même pas d’un changement de pneu ou de la pose d’une tablette.

Comment est-ce possible qu’en une seule génération, on ait perdu autant de doigté? Bien sûr, il y a la modernité, le travail, l’efficacité, la course folle après le temps, mais en sous-traitant le bord de nos pantalons, économisons-nous vraiment du temps?

Je fais partie de la génération qui a bénéficié des cours d’économie familiale au secondaire. J’y ai confectionné un joli sac en bandoulière, construit une étagère en pin et effectué des recettes qui me servent encore maintenant (allo, la béchamel!).

Aujourd’hui, en misant presque uniquement sur les matières « sérieuses », n’aurait-on pas égaré l’essentiel… et deux ou trois aiguilles dans le détour? Est-ce à l’école d’apprendre à nos enfants à jardiner, à bricoler ou à gérer un budget?

Permettez-moi un retentissant OUI! Les élèves n’ont pas tous des environnements familiaux favorables aux apprentissages manuels de base comme la couture, la menuiserie ou la mécanique. En leur enseignant ces techniques à l’école, on amoindrit les inégalités sociales, on « part » tous les enfants du bon pied et on éveille peut-être quelques vocations en chemin. Imaginez un cours « Comment devenir un adulte » dans lequel on inviterait les grands-parents à transmettre leurs savoirs avant que ces connaissances ne s’évaporent. On peut toujours rêver.

Je ne parle surtout pas de recommencer à laver notre linge à la rivière, mais simplement de reprendre un peu de pouvoir sur notre quotidien, nos mains et notre budget.

Savoir faire les choses soi-même est une forme de liberté inestimable. En transmettant à nos enfants l’extraordinaire valeur de la création, on leur offre surtout le luxe de ne plus dépendre des autres.