Vous me direz que je suis particulièrement émotive (ce que je ne nie pas), mais je pleure régulièrement en « scrollant » sur mes réseaux sociaux. Cette fois-ci, c’est une enseignante de maternelle en France qui m’a eue : elle encourage les petits de sa classe à chanter une comptine dans leur langue maternelle. Ça donne des ritournelles en créole, en arabe ou en bambara. Un geste vers l’autre si beau, si simple, à la fois inclusif, instructif et valorisant.

La même activité pourrait facilement se faire ici, dans nos maternelles québécoises. Après tout, près du tiers des élèves inscrits à l’école au Québec sont issus de l’immigration, et 16 % n’ont pas le français comme langue maternelle – un chiffre qui atteint 40 % dans la région de Montréal!

Venant d’une famille québéco-haïtienne, je réalise qu’enfant, je n’aurais pas pu chanter dans la langue de mon père, le créole haïtien. La diversité ne se célébrait pas comme aujourd’hui, et l’apprentissage d’une deuxième langue n’était pas nécessairement bien vu à l’époque : ça causerait de la confusion chez l’enfant, il ne maîtriserait pas bien la langue qui est enseignée à l’école, il accuserait des retards de langage, et j’en passe! Dieu merci, les temps ont changé, et les recherches déconstruisent les préjugés les plus tenaces associés au bilinguisme précoce (Informations tirées du livre Le bilinguisme, un atout dans son jeu : soutenir l’enfant qui apprend plusieurs langues, d’Agathe Tupula Kabola).

Mes parents, ancrés dans leur époque, cherchaient probablement à nous épargner, à mes sœurs et moi, un trouble identitaire et linguistique. Ce faisant, ils ont omis de nous transmettre des pans entiers de la culture haïtienne paternelle.

J’ai réalisé plus tard que ne pas parler la langue de mon père m’éloigne de facto de toute une dimension de sa culture – de ma culture. Qui plus est, en tant que Québécoise, je comprends parfaitement l’importance qu’a une langue dans la construction identitaire. Elle en est, ni plus ni moins, le cœur battant. Je suis convaincue que si je parlais créole, j’entretiendrais une relation profondément différente avec le pays de mon père. Ma vie n’en serait que plus riche, et plus assumée dans toutes ses différences. Je ressens invariablement une certaine gêne lorsque des Haïtiens me demandent si je parle créole. Aussitôt, je sens que je n’appartiens pas pleinement au groupe, que trop d’aspects culturels m’ont échappé – et m’échapperont toujours.

J’implore donc les parents polyglottes : de grâce, continuez à transmettre votre culture et votre langue à vos enfants. En plus du français, ils auront cet autre univers qui leur offrira un accès direct à votre héritage familial. Cet apprentissage tout naturel enrichira leur vie (et la nôtre!) et leur perception du monde de mille et une façons. Une pierre unique et précieuse à cet édifice que nous construisons tous et un legs inestimable que je leur envie.

En résumé, et comme on dit en créole, fè sa m di, pa fè sa m fè (traduction : fais ce que je dis, pas ce que je fais!)