Je vous rassure tout de suite, ma dépendance n’est pas à l’héroïne (comme la vraie Christiane F.), mais tout bêtement et tristement aux réseaux sociaux. 

C’est une maladie auto-infligée qui est arrivée timidement dans ma vie, s’est imposée sournoisement avec les années et qui rythme maintenant mon quotidien. 

Je consulte mes réseaux sociaux dans la file à l’épicerie, au feu rouge dans ma voiture (!), de ma main libre durant une manucure. Je déroule mon fil d’actualités machinalement en présence de ma mère, de mon mari, de mes collègues ou de mes filles. Dernier geste posé avant de dormir et premier réflexe au réveil. L’impolitesse décomplexée, doublée d’un déficit de volonté décourageant. 

Telle une brebis égarée que les algorithmes contrôlent, je suis une accro consentante qui perd beaucoup trop de temps à faire défiler du futile et de l’inutile. Pire, j’ai volontairement désactivé l’affichage du temps d’écran sur mon téléphone pour éviter de faire face à l’ampleur du désastre. Constat pathétique. 

Pourtant, je me souviens, il y a 20 ans, de mon agacement quand Facebook est apparu dans nos vies. Ayant connu la période pré-hyperconnectivité, j’étais naturellement critique devant tant d’impudeur. Une photo de vos enfants et de votre plat au resto, vraiment? Pourquoi votre réunion familiale, votre pensée du jour ou votre randonnée sur le mont Saint-Hilaire m’intéresseraient-elles? Et surtout, ai-je un besoin de validation et d’amour tel qu’il me pousse à être “amie” avec autant de personnes inconnues et à espérer leur pouce en l’air?

Aujourd’hui, on ne se formalise plus de cet étalage de soi et du partage exagéré de grands bouts de notre vie personnelle sur les réseaux sociaux (en plus de subir, impuissants, l’avalanche de publicités et de désinformation qu’on y trouve). Même les plus discrets peuvent passer des heures, que dis-je, des vies, à épier celles des autres.

«Je me demande sincèrement ce que j’ai personnellement gagné en 20 ans depuis leur [les médias sociaux] arrivée ou, plus effroyable encore, tout ce que j’y ai perdu.»

Sur Facebook seulement, nous sommes trois milliards d’utilisateurs volontaires à avoir bu le Kool-Aid, en fournissant au passage de précieuses informations sur nos habitudes de vie et d’achat; et ça, c’est sans parler du blocage des sites d’informations par Meta, digne du pire bully à l’école. 

Un peu plus et je nous traiterais de bande de caves, puisqu’on sait maintenant que l’utilisation excessive des médias sociaux peut mener à des troubles anxieux, à la dépression, à de l’isolement social, et j’en passe. 

Bien sûr, je pourrais tout arrêter et tenter la désintox numérique. Fermer tous mes comptes, en commençant, bien évidemment, par les applications sur mon téléphone. Je pourrais disparaître de l’espace virtuel, privilégier mes vrais amis et “m’inventer du temps”, comme le chante si bien Beyries. 

Tel est mon dilemme cornélien: rester branchée, «de mon temps», pertinente professionnellement OU m’affranchir de ce besoin de voir et d’être vue. Exister, tout simplement plutôt que d’exister dans le regard virtuel des autres. 

Si je reconnais l’utilité, voire la nécessité des médias sociaux, incontestables et incontournables outils d’informations, de diffusion et de promotion, je me demande sincèrement ce que j’ai personnellement gagné en 20 ans depuis leur arrivée ou, plus effroyable encore, tout ce que j’y ai perdu.