Mon signe de la main était pourtant clair, mais les deux coureurs que j’ai croisés n’ont pas daigné retourner mon salut de joggeuse du dimanche. Je croyais pourtant à cette loi non écrite, un peu comme celle des motocyclistes qui s’envoient la main sur l’autoroute.

Je trouve important de saluer mon prochain, que ce soit en cherchant mon souffle, par solidarité avec une mère échevelée ou en entrant dans l’autobus. Je parle ici d’un simple bonjour. Pas d’une conversation ni d’une question ou d’un commentaire sur la météo. Simplement une façon de dire : «je te vois». C’est ni plus ni moins la base du savoir-vivre et du vivre-ensemble.

À quand remonte votre dernier «bonjour» à une personne inconnue dans le simple but de reconnaître sa présence? Aux voisins plus éloignés, aux équipes d’entretien, aux collègues d’un autre service, au gardien de sécurité? Avouons-le, nous sommes à peine conscients des gens qui nous entourent. Chacun dans sa bulle, chacun son chemin, nous naviguons dans nos vies respectives, seuls ensemble. Je ne juge pas, je le constate, et je fais partie de cet ensemble. Des études montrent d’ailleurs que plus la ville est grande, plus on perd les codes de la courtoisie. Pas étonnant que la solitude se fasse davantage sentir dans les grands centres urbains.

Pourtant, certains coins du monde sont plus enclins aux sympathiques salutations, et j’apprécie toujours ces marqueurs d’humanité quand je suis loin de chez moi. Prenez le sud des États-Unis, par exemple : Dieu sait qu’on peut leur reprocher bien des choses ces temps-ci, mais pas leur southern hospitality. Cette façon toute chaleureuse de se saluer avec un : «how you doin», qui n’espère aucune réponse. Au risque d’être naïve, ça me rassure étrangement sur le genre humain. On s’accroche à ce que l’on peut, vous me direz.

En Nouvelle-Zélande, j’ai également vécu le hongi, le salut maori, infiniment plus intime, où les fronts et les nez se touchent, dans le but de respirer le même air, l’espace de quelques secondes. D’une grande chaleur humaine, aussi déstabilisante qu’émouvante.

Et avez-vous entendu parler de cette formidable initiative de la ville de Luleå, en Suède, qui encourage ses habitants, réputés introvertis, à se saluer les uns les autres? Les hivers suédois sont rudes, un peu comme au Québec, et les 80 000 habitants de Luleå n’ont que trois heures de luminosité par jour. Ajoutez à cela une dépendance aux écrans (la solitude affecterait jusqu’au tiers des 16 à 29 ans) et vous obtenez un cocktail d’isolement, de repli sur soi, voire de dépression. Cette municipalité a donc lancé la campagne Säg hej («Dire bonjour») pour essayer de contrer la dépression saisonnière. Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité? En tout cas, les autorités de la ville estiment que les bienfaits des salutations fortuites, qui sont sous-estimés, contribuent à tisser un lien social plus doux et réconfortant.

Reconnaître ne serait-ce qu’un instant notre existence commune comme autant de miniantidotes au climat politique anxiogène et à la polarisation sociale actuelle? Ça me semble jouable. Alors, les amis, cet été, on se salue?

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