«Eh boy, à votre place, ça fait longtemps que j’aurais changé mon nom de famille!» S’appeler Fouron, au Québec, vient avec ce genre de commentaires non sollicités et quelques réactions allant du rire gêné au regard incrédule. «T’as dû te faire niaiser dans la cour d’école?» est probablement la question qui m’a été le plus souvent posée, et à laquelle je réponds invariablement, un brin agacée: «Non, pourquoi?»

Je ne suis pas la première enfant d’immigrants qui entretient un rapport ambigu avec le nom de famille de son père. On s’habitue au lot de questions, à la nécessité de l’épeler à tout coup et à l’envie récurrente de s’appeler Nathalie Tremblay pour mieux se fondre dans la masse. Combien de personnes immigrantes ont occidentalisé leur nom ou leur prénom dans l’espoir de mieux s’intégrer à leur société d’accueil? Charles Aznavourian aurait-il eu la même carrière que Charles Aznavour? Pourquoi la plupart des Asiatiques s’imposent-ils encore un prénom nord-américain? Et, plus fondamentalement, pourquoi, quand on est né au Québec et qu’on y vit, notre vie sera-t-elle toujours plus… compliquée si on s’appelle Mamadou Hassan?

Il serait malhonnête de ne pas reconnaître que de véritables barrières conscientes et inconscientes existent quand on porte un nom qui vient d’ailleurs, notamment sur le plan de l’accessibilité au logement et à l’emploi. Des études ont montré qu’au Québec, à CV égaux, les candidats ayant des noms à consonance étrangère risquaient davantage d’être écartés d’un emploi que les Québécois dits de souche. Si, par exemple, Abdoulaye Traore, las des épisodes discriminatoires qu’il subit, décide de changer de nom et de se faire appeler Simon Traore, peut-on vraiment l’en blâmer?

Sauf qu’effacer son nom, son identité et sa lignée n’est pas une mince affaire. Je n’ai, pour ma part, jamais envisagé de changer un jour mon nom de famille et de me dissocier de mon clan métissé serré. Je suis la fille de Jean-Claude, la nièce de Paul, la sœur de Pascale et de Catherine. Nous sommes tous et toutes de fiers (et rares) Fouron au Québec, unis par ce fil invisible et indestructible qui a produit une étoffe réconfortante pétrie d’amour. Et ça, ça vaut toutes les railleries du monde. Si tu m’enlèves mon patronyme, tu coupes de mon arbre généalogique majestueux des racines qui se déploient sur trois continents.

La solution n’est pas de changer de nom. Ne devrions-nous pas plutôt tenter de donner une chance égale à tout le monde et travailler à faire disparaître nos préjugés? Les programmes d’EDI (équité, diversité et inclusion), bien qu’ils ne soient pas parfaits, visent justement à aplanir les injustices. N’est-ce pas le genre de société dans laquelle nous aspirons à vivre?

Cela dit, bien que, dans une salle d’attente, je ne raffole toujours pas de me faire appeler par mon nom de famille coquin en premier (oui, Fouron, Sophie), je constate que les gens ne s’en formalisent plus autant qu’avant. Je ne fréquente certes plus les cours d’école, mais force est d’admettre que notre Belle Province s’est grandement diversifiée. Les Québécoises et les Québécois s’appellent maintenant Tremblay, Gagnon, Roy, Nguyen, Patel, Alaoui, Rodriguez et… Fouron. Une courtepointe plurielle, bigarrée, imparfaite, enveloppante et splendide à laquelle j’adhère avec grande fierté.

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