Je me souviens du moment où ma sœur et moi avons eu l’idée de créer un club de lecture. À l’époque, nous regardions le Oprah Winfrey Show, et la reine de la télévision – Oprah, grande lectrice devant l’Éternel – venait tout juste de lancer le sien. Si c’était bon pour elle, ça l’était forcément pour nous! Motivées par l’envie de terminer la lecture des nombreux livres empilés sur nos tables de chevet, nous avons invité quatre amies à se joindre à un rituel littéraire mensuel qui allait embellir nos vies de mille façons. Je précise, pour les intéressées, que le choix des participants est crucial pour assurer le bon fonctionnement d’un club de lecture. Caroline, Marie-Annick, Élisabeth, Véronique, Catherine et moi étions volontaires, enthousiastes, juste assez sérieuses et pleinement investies dans le projet.

Très vite, nous avons constaté le bonheur et les bienfaits de ces rencontres, qui sont devenues prioritaires dans nos agendas. Lire, puis se retrouver entre copines autour d’un bon repas, existe-t-il quelque chose de plus réjouissant? Je ne crois pas, non.

Pendant plus de 20 ans, chaque mois, l’une d’entre nous proposait un livre. L’aventure a commencé en septembre 1997, dans mon ancien appartement de la rue Saint-Hubert, avec C’est pas moi, je le jure!, de Bruno Hébert. Mon Dieu, comme nous avons rigoureusement décortiqué ce roman! Nos lectures n’ont évidemment pas toutes suscité l’enthousiasme de nos débuts, et certaines nous ont laissées carrément indifférentes. Dans ces cas-là, on passait vite aux choses sérieuses.

Car vous vous en doutez, notre club de lecture, bien plus qu’une injonction littéraire, est devenu un service essentiel pour nous aider à traverser la vie et ses aléas. Grossesses, mariages, collègues désagréables, promotions, ébats sexuels, maladies, enfants, parents, séparations… Tous les sujets s’entremêlaient naturellement aux discussions sur le style haletant d’Anne Hébert (aaah! Kamouraska…), sur l’image mentale qu’on se faisait de Solal (le tombeur de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen), sur l’incapacité de déposer Ensemble, c’est tout, d’Anna Gavalda, ou encore sur la traduction franchouillarde agaçante de The Catcher in the Rye, de J. D. Salinger.

«Faire partie d’un club de lecture est un acte subversif», a récemment déclaré l’écrivain afro-américain Percival Everett à l’émission La Grande Librairie. Certes, c’est une formidable manière d’aiguiser son esprit critique, de défendre ses opinions et de s’ouvrir à celles des autres (surtout lorsqu’on se surprend à aimer un livre qu’on n’aurait jamais choisi soi-même). Pas fou comme idée par les temps qui courent… Mais au fond, mon club de lecture est avant tout une époustouflante ode à l’amitié et probablement l’une des plus grandes réussites de ma vie. Oui, il y a tous les livres que nous avons lus et partagés, mais il y a surtout tous ceux que nous avons, quelque part, écrits à plusieurs mains (manucurées ou non!), en nous donnant du souffle, du courage et en refaisant le monde, un souper à la fois.

Offrez-vous le plus inestimable des cadeaux: joignez-vous à un club de lecture ou lancez-en un qui vous ressemble, avec des gens qui vous font du bien. Car le bonheur – n’en déplaise à Sartre –, c’est encore et toujours les autres.