Société
La fois où… Marie-Ève Perron s’est ouvert les yeux
Des personnalités féminines inspirantes se racontent sans tabou pour nous. Voici la fois où la comédienne et autrice Maire-Ève Perron a revu ses positions en matière de féminisme.
par : Marie-Ève Perron- 17 avr. 2025

ÉVA-MAUDE TC
C’est 2004. Je suis dans un local aux couleurs plates de l’UQAM, entourée d’une vingtaine de personnes. Ça jase fort. J’écoute, fébrile, et excitée au possible de pouvoir prendre part à un exercice démocratique. Nous sommes au stade des balbutiements du mouvement politique Option citoyenne, qui deviendra plus tard Québec solidaire. Mais ça, on ne le sait pas encore.
Avant de me pointer à cette assemblée, je jase avec mes proches de cette patente à laquelle je compte participer. Mon entourage salue l’initiative de ce parti en devenir, soit de réaliser des consultations auprès de la population afin de construire sa plateforme électorale, mais il ressort dans les échanges que le mot «citoyenne», dans Option citoyenne, accroche l’oreille. D’autant plus que Françoise David, connue jusque-là principalement comme la figure de proue du mouvement féministe, se trouve à la tête du projet…
«On envoie quoi comme message aux gars?», me demande t-on. Eh oui.
Plutôt qu’un simple accord grammatical, certaines âmes y voient quelque chose qui s’apparente à du rejet, comme si, en entendant le nom du projet, elles pensaient que c’était une option seulement pour les citoyennes. Si je sourcille aujourd’hui en relatant ce bout de l’histoire, c’est qu’à l’époque, je vous le donne en mille: j’acquiesce à ces doléances. Il ne me vient pas à l’esprit de soulever, avec un œil moqueur et juste ce qu’il faut d’ironie dans le ton, que même si, au jeu de l’accord grammatical, «le masculin l’emporte toujours sur le féminin», la fille-femme que je suis s’implique dans sa société et a foi en son monde.
On dit du militantisme féministe des années 1990-2000 qu’il avait du plomb dans l’aile. Que les jeunes femmes, dont je faisais partie, ne se reconnaissaient pas dans les élans revendicateurs des premières instances du mouvement et préféraient souvent s’en dissocier. C’est exactement le souvenir que j’en ai — à mon grand dam. Je faisais de l’impro, j’étais entourée de gars, j’étais en conflit avec ma mère, j’habitais chez mon père, j’étais fan de mon frère. Je portais fièrement ma salopette et mes Dr. Martens, je refusais de me maquiller et de me coiffer. Je disais des choses comme: «C’est plus simple avec les gars.» Je voulais être one of the boys. Je faisais fi des remarques déplacées et inconfortables qu’ils faisaient en mettant ça sur le dos de ma satanée sensibilité.
Quand je suis débarquée dans le petit local terne de l’UQAM, Françoise David, une militante féministe de la première garde, dont j’ignorais alors le nom, martelait que les propositions politiques qui circulaient manquaient cruellement de féminisme.
C’est là que, portée par l’inébranlable force de mes convictions, j’y suis allée de mon grand partage d’EXPÉRIENCE de vie — au secours — en lui relatant ce que je viens de vous exposer. Chacun de mes mots, je le sentais, lui vrillaient les tympans. Elle bouillait de l’intérieur. Ironiquement, cela confirmait à ma misogynie intériorisée tout ce qu’on projetait sur les féministes: qu’elles étaient hystériques, frustrées, revanchardes. Elle m’a laissée aller jusqu’au bout de mon plaidoyer, puis a planté ses yeux dans les miens et m’a dit posément: «Tes droits à toi sont des droits acquis, et un droit acquis, c’est quelque chose qu’on peut te retirer à tout moment.»
Ses mots ont résonné jusque dans ma colonne vertébrale. Je me suis mise à trembler.
Il n’y avait pourtant rien que je ne savais pas déjà dans cette affirmation, mais là… c’est comme si j’ouvrais les yeux pour la première fois. Des yeux qui ne se sont jamais refermés.
Elle m’a serrée dans ses bras avec bienveillance, puis s’est lancée dans une autre discussion. Je regrette tous les jours de ma vie de ne pas lui avoir dit: «Merci… merci pour tout.»
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