Société
Minute, papillon ! par Elisabeth Massicolli : réflexion sur la slow life
Chaque mois, la journaliste et autrice Elisabeth Massicolli scrute le chaos du web et s’arrête net sur un sujet qui l’a fait tiquer, rire ou grincer des dents.
par : Elisabeth Massicolli- 10 juil. 2025

ANOUK RAPAPORT
Ce mois-ci, on avance à notre propre rythme.
Il y a de ça à peu près cinq ans, pour la première fois de nos vies, on s’est fait dire que si tout ce qu’on avait accompli dans la journée, c’était de se brosser les dents et de se mettre le bout du nez dehors, c’était ben correct comme ça. Alors qu’on apprenait une danse TikTok juste pour le fun ou qu’on s’affairait à faire notre propre focaccia, le concept de la slow life, la vie lente, s’est immiscé dans notre quotidien pandémique. Après des années de hustle culture toxique, où le métro-boulot-apéro-dodo était ultra glorifié et célébré à grands coups de stories m’as-tu-vu, on a collectivement ralenti – tout en vivant un événement mondial traumatique et des deuils à répétition, mais bon, on en retire le positif qu’on peut.
Dans les années qui ont suivi, ce slow living a fait des petits. Ralentir est devenu à la mode. Des mots comme «pleine conscience», «vivre avec intention», «calmer son système nerveux» se sont mis à apparaître un peu partout, d’une publication Facebook d’une psychologue à un vlog d’une créatrice de contenu un peu grano, en passant par un TikTok (ou mille) d’une jeune femme en grande robes d’été et chapeau de paille regardant chanter les grenouilles en faisant de l’aquarelle. Le message était clair: il fallait ralentir, vivre simplement, prendre le temps de profiter, respirer, réfléchir, lire de longs livres, faire la sieste, se reconnecter à la nature, prendre soin de notre communauté. Tranquillement. C’était donc ça, la clé du bonheur.
À pas de tortue
Le hic, c’est que la slow life, passé un certain point, ça ne vend plus. Une fois qu’on s’est procuré une palette d’aquarelle et une application de méditation, on n’a pas besoin de mille choses pour ralentir. Des gens qui se contentent d’un rayon de soleil et d’une bonne pêche juteuse pour être de bonne humeur, ça vient jouer dans les plates-bandes de la machine capitaliste – et dans les comptes en banque de celles et ceux qui tentent de nous vendre des cossins sur Instagram. Parce que ralentir, ça nous permet de réfléchir, de remarquer, de s’informer. Ça nous permet de se poser plus de questions avant d’ajouter au panier, de faire des choix plus consciencieux – tout en trouvant de nouvelles façons de nous faire du bien qui, souvent, ne coûtent presque rien. (C’est pour ça qu’on entend souvent que «ralentir est un acte de résistance».)
Nouveau masque
C’est là qu’entre de nouveau en scène, un brin déguisée, la fameuse hustle culture. Sous des airs pseudo-bienveillants (#selfcare) on nous propose maintenant par poignées du contenu censé mousser notre bien-être… qui nous incite à en faire plus. Plus, plus, toujours plus. Des courts clips du genre «Mon 5 à 9 avant mon 9 à 5» ou de beaux humains bronzés s’activent aux petites heures – time stamps à l’appui – pour «s’optimiser» – et donc être plus heureux. Cold plunge, oil pulling, journalling, smoothies proteinés, course à pied, exercices de respiration, méditation, yoga, affirmations positives, meal prep; tout ça avant que le commun des mortels ait avalé sa première bouchée de toast au beurre de pinottes. Quand j’ai vu la multiplication de ce genre de publications sur mon fil d’actualité, je me suis dit: minute, papillon! (Vous comprenez le titre de la chronique, maintenant, hein?)
Le bonheur, ça se paye!
Il fallait s’attendre à ce retour du balancier. Le capitalisme roule sur le fait de nous vendre un rêve inatteignable. Prendre cinq minutes dans sa journée pour respirer, manger en savourant chaque bouchée ou décider de marcher un peu plus lentement en revenant du travail, c’est trop facile. Trop accessible. Trop… gratuit! Pour continuer de nous vendre du rêve (et les poudres protéinées, les sessions de coaching et les vêtements de yoga chers qui vont avec), il a fallu que le système se réinvente – ce qu’il fait constamment, et très bien. Au diable la lenteur, on doit maintenant prendre soin de nous vite, parfaitement, tout le temps.
Évidemment, la version de la slow life qui nous est présentée sur les réseaux sociaux est souvent inatteignable, elle aussi. Qui a vraiment le temps de peindre aux abords d’un étang avec un brushing impeccable un mercredi après-midi? Mais un entre-deux réaliste, ça se peut. Certains matins, on aura l’énergie d’aller courir le sourire aux lèvres avec un balado sur l’amour de soi dans les oreilles. D’autres, on aura envie de faire la grasse matinée et de regarder le temps passer, doucement, en buvant notre café chaud. Et les deux nous sont bénéfiques – c’est prouvé! Être un humain, c’est avoir des besoins qui diffèrent de jour en jour. Ceux qui nous offrent clé en main leur formule du bonheur, leur routine stricte et sans nuance, ne veulent souvent qu’une chose: nous vider les poches. Et si, au lieu de nous sentir perpétuellement inadéquats, on choisissait plutôt d’accepter que le rythme de nos vies – de nos journées! – change au fil de nos saisons, de nos besoins, de nos envies? Et que c’est ben correct comme ça.
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