20 septembre. Anniversaire de mariage. Ç’aurait été le quatrième. Je ne suis pas exceptionnelle, je gonfle la statistique québécoise voulant que la moitié des divorces se produisent dans les cinq premières années. Depuis cet été, les papiers sont au greffe: un suspense long comme une zone de turbulence. Bientôt le divorce sera prononcé. Après une année de perte de repères, de crise de sens, de crises de larmes, de crises de nerfs. Après une année où, à l’image des grands romans russes, une fracture immense et inattendue se produit, banalement, entre deux chapitres. La protagoniste a soudainement 20 ans de plus et une toute nouvelle vie, loin, si loin de la première, suit son cours sans explication aucune. 

20 septembre. Je prends la mesure de ce qui a composé les derniers mois. D’abord, les mois de tête basse: le déménagement, les épiceries tristes, les journées à ne plus savoir respirer, les nuits qui résistent au sommeil. Les deuils multiples et incessants; la famille, le couple, les amis, la vie fantasmée. On parle de peine d’amour, mais rarement du fracas, de la grande déchirure, de la paralysie du divorce. 

J’ai passé l’automne à tenir bon, l’hiver à vomir et à trembler, le printemps accompagnée d’un amant et l’été avec plusieurs autres. Mais toujours ce vide. Et moi, béante. Comme en dehors de moi. J’ai traversé cette année non pas sans m’en apercevoir, mais à la manière de «je est un autre». Et cet autre, immanquablement, semblait s’inscrire en mon centre, comme lui. Mon mari. 

J’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari au début de ma vingtaine. Nous travaillions tous les deux dans un restaurant d’un quartier touristique. J’ai vécu l’impensable, le cinématographique: un coup de foudre. Entre le passe-plat de la cuisine et une surface de travail, dans un couloir aussi étroit que mes hanches, nous nous sommes tenus quelques secondes — une vie entière pour être exacte —, médusés par la rencontre de nos corps, par la volonté dans nos yeux. Entre lui et moi, un immense chaudron. Tout autour, les collègues. Et derrière, s’élevant de la salle à manger, les murmures de l’apéro. Show time.

 Si j’ai mis des semaines, des mois, à le courtiser, j’ai surtout mis des années à comprendre que ce que je faisais instinctivement disait que tout de moi voulait être accueilli par lui. Chaque lecture, chaque musique, chaque concert, chaque randonnée, chaque découverte et joie lui étaient, en moi, réservés. 

Évidemment, la démesure n’exclut pas la douleur. Il y a eu des blessures, des cassures, des abysses. Il y a eu entre nous un nombre effroyable de partenaires, de petites et de grandes trahisons. Il y a eu une fascination commune, une passion dévorante, un élan trop grand pour être supporté. 

20 septembre. Un an plus tard — 18 ans plus tard —, je tente de mesurer ce qui m’est arrivé. Quelque chose comme une révolution épuisée, un ressac qui meurt en pleine mer. 

Pour passer la journée, je dresse la liste de ce qui manque. 

le premier café du matin
la manière dont ses bras s’agrippent autour de moi, sa joue contre ma tête
ses excuses quand il veut partager quelque chose avec moi, alors que je travaille
lire à ses côtés
l’entendre jouer du banjo le soir pour endormir nos enfants
dire nos enfants son rire
l’odeur de son sexe
la beauté de ses repas
les jeux de société
le vélo
la musique
être dehors ensemble
le thé l’après-midi

La liste est interminable. C’est la somme des gestes qui composent le quotidien, qui disent l’amour. Qui font que deux personnes choisissent chaque jour d’approfondir ce lien invisible et pourtant tangible qu’on nomme tendresse, complicité, intimité. Oui, tous les jours j’ai aimé être la femme de mon mari. 

20 septembre. Je déplie une vieille lettre, que je glisse d’année en année dans un nouvel agenda. Elle cache en son centre un polaroïd de nous deux enlacés dans la cuisine, imbriqués l’un dans l’autre. 

Je relis son écriture caractéristique, devine les mots là où le plomb s’efface et je souris de le retrouver. De nous retrouver dans la certitude de notre éblouissement commun. Il termine la lettre par: «Fais ce que tu veux, tu as tout pour faire une bombe nucléaire.» 

Je la lis, et en moi se déploie l’impensable: l’apaisement. 

Plus besoin de revisiter, de chercher, de tenter de comprendre la dernière année, ni notre mariage. Nous avons été l’immensité. Mais l’immensité a des murs, même invisibles. 

Je dois croire ce qui me reste de nous. Et je le fais. 

J’avance. Menton haut, cœur nu dans la tempête. 

Je fais ce que je veux. J’ai tout pour faire une bombe nucléaire.