Notre rêve. On nous a volé notre rêve. C’est la conclusion à laquelle on en est venues, mes amies et anciennes collègues journalistes sportives et moi. Notre rêve de vivre de nos premières amours et de connaître une douce et florissante carrière, on nous l’a arraché.

Je suis humoriste depuis presque sept ans maintenant, mais le milieu de l’humour, ce boys club, ce n’était pas mon premier BBQ. Avant d’être payée en coupons de bière cheap et d’avoir constamment peur de me faire frencher de force dans une loge, j’étais journaliste sportive, principalement attitrée au hockey.

Je venais d’avoir 20 ans. Je n’avais derrière la cravate qu’un an de baccalauréat en journalisme (entre les murs bruns de l’UQAM) et je réalisais déjà un de mes objectifs: être payée pour écrire sur le sport. Au fil des ans, j’ai fini par cocher plein d’autres objectifs sur ma bucket list: suivre les activités des Canadiens de Montréal. Interviewer mes idoles. Couvrir une finale de la Coupe Stanley. Check. Check. Check.

Mais j’aurais aussi dû inscrire «être respectée par mes collègues masculins» sur ma liste. Pas sûre que j’aurais pu cocher cet objectif-là, par contre.

J’ai écrit mon dernier article sur le sport au mois de septembre 2018, environ 10 ans après mes premiers pas dans le milieu. Cela dit, je ne voulais pas partir, je ne voulais pas laisser ce milieu gagner. Des jeunes filles m’écrivaient pour me dire que je les inspirais et qu’elles voulaient devenir journalistes sportives à leur tour. Comment est-ce que je pouvais les abandonner? J’ai essayé de rester. J’ai étiré l’élastique jusqu’au bout, mais il a fini par péter. J’étais épuisée. Mon burn-out était en burn-out.

Ce milieu-là m’avait brisée, dépouillée de toute confiance en moi, et tout ça parce que j’étais une femme. La misogynie est partout tout le temps, certes, mais dans le milieu du sport, elle est particulièrement omniprésente. Un véritable modèle de haine envers les femmes. Le nec plus ultra du sexisme, à peine voilé.

Quitter le monde du hockey, ç’a été faire le deuil de ma vie, que je croyais toute tracée. Le deuil d’une carrière pour laquelle j’avais travaillé si fort. Je me suis promis que je ne mettrais plus jamais les pieds dans un aréna de hockey, lieu où on s’était moqué de moi, où on m’avait dénigrée et où chacun de mes faits et gestes était scruté à la loupe pour y trouver la moindre faille et ainsi justifier cette pensée archaïque selon laquelle une femme n’y avait pas sa place.

Trop maquillée. Pas assez bien habillée. Trop décolletée. Pas assez souriante. Trop émotive. Pas assez rationnelle. Trop elle-même. Pas assez comme le patriarcat avait dicté qu’elle devrait être.

Je me suis promis de ne plus jamais mettre les pieds dans un aréna de hockey… jusqu’à ce que la LPHF, la Ligue professionnelle de hockey féminin, débarque à

Montréal il y a quelques années. Des femmes sur la glace. Des femmes derrière le banc. Des femmes dans les gradins. Des femmes libres partout.

J’ai dérogé à ma promesse et, pour la première fois de ma vie, dans un aréna de hockey, je me suis sentie libre. Je me suis rappelé pourquoi la Emna de 13 ans était tombée amoureuse du hockey aussi rapidement: le sentiment d’appartenance, la communauté, le ralliement derrière une cause commune.

Quand j’ai finalement franchi de nouveau les portes du Centre Bell en avril 2024, pour voir la nouvelle Victoire de Montréal établir le record de la plus grande foule jamais enregistrée pour du hockey féminin, j’ai pleuré. Beaucoup. En fait, toutes les femmes que je connais qui étaient présentes ont pleuré. Toutes ces femmes exceptionnelles, unies par les larmes de joie de voir leurs sœurs être enfin acclamées et appréciées à leur juste valeur. C’est pour ça que j’étais devenue journaliste sportive à la base; pour raconter ces histoires grandioses. Pour amplifier les voix qui sont tues. Pour faire avancer des causes en leur offrant ma tribune.

La toxicité du milieu m’a arraché le cœur, détruite. J’ai pris des années à me reconstruire. Sauf que je me demande quand même aujourd’hui ce qui serait arrivé si, par je ne sais trop quelle intervention divine, j’avais su qu’une ligue professionnelle de hockey féminin atterrirait dans ma ville quelques années plus tard. Peut-être que la nouvelle m’aurait insufflé assez d’espoir pour rester. Peut-être pas. On ne le saura jamais.

L’important, c’est que grâce aux femmes de la LPHF, j’ai réussi à faire ce que je n’étais pas parvenue à accomplir en trois ans de thérapie: me réconcilier avec le hockey. Alors oui, on nous a peut-être volé notre rêve, mais on ne réussira jamais à nous enlever notre sororité.