Ce n’est pas un texte facile à écrire. Ma culpabilisation pyromane s’enflamme quand je réalise que je laisse parfois un écran s’interposer entre moi et mes enfants. Je sais pourtant pertinemment que, lorsque je me surcharge de contenus virtuels parce que j’ai besoin d’appartenir à un ailleurs différent d’un cinq à sept bordélique et laborieux, mon cellulaire incendiaire emboucane mon moment présent, rendant ce cinq à sept encore plus bordélique et laborieux. J’ai été inflexible durant des années sur le temps d’écran dans cette plage horaire. Comme j’ai une conscience approfondie de l’effet des écrans sur nos capacités cognitives et émotionnelles, mes propres enfants y ont un accès très restreint. Mais qu’est-ce qui s’est passé?

Pendant que j’allaite mon enfant de deux ans, je troque de plus en plus souvent les bienfaits de l’ocytocine contre l’engourdissement que provoque l’action de « scroller ». L’envie physique d’ouvrir mon cellulaire m’élance dans tout le corps. Je dois me concentrer pour éveiller chacun de mes sens, je pèse sur tous mes boutons intérieurs pour activer la fabrique à souvenirs, dans l’urgence d’en profiter, en sachant qu’approche la conclusion de mon aventure lactée.

Quelques jours avant de prendre la décision de « ghoster » mes abonnés et amis virtuels, alors que je suis de très bonne humeur durant un roadtrip familial, j’ouvre Instagram par réflexe. Première publication sur mon fil d’actualité : un (autre) féminicide… J’ai laissé Céline continuer de chanter toute seule. Ma cage thoracique s’est serrée, ma respiration s’est accélérée, il m’aurait fallu des wipers dans les yeux parce que les larmes brouillaient ma vision. J’ai soufflé des bisous à mes enfants et je suis restée silencieuse pendant tout le trajet. J’aurais aimé ne pas avoir ouvert mon application à ce moment-là dans ma journée, car c’est un grand privilège de pouvoir protéger ces instants de légèreté.

Je décide donc de m’octroyer une pause d’Instagram. Les premiers jours, j’augmente considérablement le nombre de produits dans mes paniers virtuels. Mon cerveau, habitué à la surstimulation, tente de sécréter de la sérotonine autrement qu’en recevant des likes, mais demeure tout aussi passif. Je saisis mon cellulaire au moins 30 fois en regardant un film, pour finalement le faire glisser loin sur le plancher parce que je suis juste assez drama queen pour ne pas le lancer au bout de mes bras. Quelques jours plus tard, pendant que je vis de la colère, mes mains – sur le pilote automatique – déverrouillent mon téléphone. Même avant ma pause d’Instagram, c’était un réflexe que je devais réfréner.

Malgré tout, en moins d’une semaine, il m’est de plus en plus facile de vivre sans mon cellulaire.

Les algorithmes exploitent nos fragilités sociales et intimes et désincarnent notre humanité jusqu’à ce qu’il ne nous reste que des bulles d’échos. En dépit de ces pratiques déloyales, j’ai encore envie de cultiver mon jardin numérique, car les réseaux sociaux peuvent informer autant que désinformer, et isoler les gens autant que leur permettre de créer des liens amicaux, solidaires et mobilisateurs. Je suis déterminée à instaurer de nouvelles pratiques dans mon quotidien pour encadrer mon temps d’écran.

Néanmoins, je veux m’affranchir du syndrome de Stockholm et limiter la vente de mes précieuses ressources au contenu numérique le plus offrant. Je comprends lucidement les rouages de l’économie de l’attention ; je l’ai même enseignée à des élèves au cégep. Quelle est la valeur de mes gains? Pourquoi consentirais-je à cet accord injuste?

Première reconnexion un mois plus tard : je suis frappée par l’ordinaire. Tout est exactement comme lorsque j’ai quitté Instagram. Aucune trace qu’il ait pu se passer quelque chose d’important. Malgré des résolutions que je croyais solides, je retombe dans mes vieilles pantoufles en moins de 48 heures.

Est-ce que les réseaux sociaux sont une échappatoire à la réalité ou si, au contraire, la réalité est une échappatoire aux réseaux sociaux? Ma vie me comble. Pourquoi souhaiterais-je investir des lieux numériques de façon aussi engagée?

Cette expérience a suscité en moi des questions que je conserve comme un devoir à refaire cycliquement. Au moment où ma relation avec les réseaux sociaux se déséquilibrera à nouveau, je m’efforcerai de trouver des réponses qui m’ancrent afin de me réaligner sur mes intentions et mes besoins du moment.

Le désalignement qu’entraîne cette relation est un symptôme : c’est lorsque des fatigues plurielles m’épuisent que le fil d’actualité m’avale. Mais les réseaux sociaux sont une fatigue en soi ; ils vident ma batterie plus rapidement que mon cellulaire se décharge. Y naviguer nécessite de l’hypervigilance ; la nonchalance n’est pas possible. Je me prescris donc une longue charge sur le vrai monde une fois de temps en temps.

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