C’est arrivé en l’an 2000. J’avais 19 ans. Après avoir passé quelques années à Montréal pour étudier, je suis retournée, épuisée, chez mes parents, dans ma ville natale de Victoriaville, pour prendre une pause. Je m’y suis trouvé un emploi dans un magasin à grande surface où j’ai fait la connaissance de Caroline, qui deviendrait une amie. Ma vie était plus calme que durant mes années à Montréal, mais j’aimais encore sortir et faire la fête de temps à autre, comme la plupart des gens de mon âge.

Un soir, Caroline m’a invitée à un concert du groupe The Tea Party, qui était très populaire à l’époque. Je n’étais pas fan, mais en région, on prend le divertissement quand il passe. C’est donc avec elle et trois de ses amis que je me suis rendue au spectacle. La musique n’était pas tellement mon genre, mais je passais toute de même une bonne soirée, contente de faire de nouvelles rencontres. Après le show, un homme est sorti des coulisses et a accosté certaines personnes dans la foule, en expliquant qu’il choisissait des filles pour le band. C’est à ce moment-là qu’on a décidé de quitter la salle pour finir la soirée dans un petit pub du coin.

Plus la soirée avançait, plus l’un des gars avec qui nous étions, qui travaillait comme portier dans un bar que je fréquentais parfois, me faisait des avances. Très grand et costaud, un peu plus vieux que moi, populaire et issu d’une famille riche, il avait une réputation de grand séducteur. Il était bien gentil, mais de plus en plus insistant et effronté, et se rapprochait sans cesse de moi, alors que je tentais poliment de maintenir mes distances. Il tenait absolument à me payer un verre, et j’ai fini par accepter. Quelques minutes plus tard, il est revenu avec un drink bleu hyper sucré — alors que j’avais demandé une bière—, que j’ai bu parce que j’avais 19 ans et un budget très restreint. La soirée a continué, on s’amusait tous beaucoup. Je me souviens que les gars du groupe The Tea Party sont entrés dans le bar, mais après ça, tout devient flou.

Le portier avait mis de la drogue du viol dans mon verre.

La suite me revient par flashs: Caroline qui «frenche» l’un de ses amis, le doorman qui insiste pour me ramener chez moi parce que j’ai, à ses dires, l’air très fatiguée. Je voulais continuer de faire la fête, mais j’ai finalement quitté le pub avec lui. Je me souviens que je tenais debout et que je n’offrais aucune résistance. J’étais docile, embrouillée, et je le suivais sans trop comprendre ce qui se passait. Je n’avais pas peur; j’étais comme en transe. On est montés dans sa voiture, même s’il avait trop bu; et, après avoir appris que mes parents étaient à la maison, il m’a demandé s’il y avait un autre endroit où on pouvait aller. Je lui ai dit qu’on avait un chalet familial, une sorte de cabane en pleine forêt, et que j’avais les clés. Sur le chemin, je reconnaissais vaguement l’endroit, mais j’étais de plus en plus dans les vapes, incapable de rester droite ou de tenir une conversation, réémergeant de temps à autre pour me demander ce qu’on faisait là.

Par bribes, je me souviens qu’il m’a embrassée. Je me souviens de son poids sur moi, lui qui devait faire deux fois le mien, et d’avoir eu du mal à respirer. L’impression qu’on m’étouffait. Une pénétration brutale, sûrement sans protection, son visage enfoncé dans l’oreiller. Je crois que ça n’a pas duré très longtemps. Je n’ai aucun souvenir du chemin du retour, mais je sais qu’en me déposant chez mes parents, il a ouvert la porte de la voiture pour moi parce que j’en étais incapable. Je me suis effondrée sur mon lit, encore habillée, où j’y suis restée jusqu’au lendemain matin.

Au réveil, j’avais des douleurs et des flashbacks. Quand j’en ai parlé à Caroline, elle ne m’a pas crue. C’était un fils de riche, après tout, un gars populaire auprès des filles et dont le père était puissant, dans une petite ville où tout se sait. J’aurais été la seule à subir les conséquences d’une dénonciation.

J’ai quitté Victoriaville quelques mois plus tard.

Après lui, j’ai accumulé les conquêtes, refusant qu’il soit le dernier à avoir touché mon corps, tentant de mon mieux de m’étourdir et d’oublier. Encore aujourd’hui, j’ai énormément de difficulté à atteindre l’orgasme avec un partenaire; m’abandonner est très difficile. J’ai consulté différents professionnels, mais c’est la thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing, ou Désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) qui m’a le plus aidée et permis de me détacher émotionnellement de l’événement. Ça a changé ma vie.

Je refuse à ce jour de dormir au chalet familial, et mon cœur se serre quand je vois ma fille jouer innocemment sur le lit où j’ai vécu l’une des pires expériences de ma vie. Ma plus grande peur est qu’elle vive quelque chose de semblable. On est tellement nombreuses à avoir vécu ce cauchemar. On continue à vivre, malgré tout, mais on ne guérit jamais vraiment. 

Vous vivez une histoire particulière et aimeriez en faire part à nos lectrices? Une journaliste recueillera votre témoignage. Écrivez à Laurie Dupont, à [email protected] 

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