« Pendant presque toute ma vingtaine, je me suis forcée à avoir des relations sexuelles. Je croyais que c’était ce qu’il fallait faire, que c’était la preuve d’un amour “normal” », confie Emmanuelle, une jeune femme de 37 ans. « Aujourd’hui, je sais que je ne ressens pas – ou que très, très rarement – d’attirance sexuelle. J’ai parfois le goût d’embrasser un ou une partenaire, de me coller, de partager de la tendresse, mais pas forcément d’aller plus loin. Quand j’ai entendu parler d’asexualité, ç’a été un soulagement immense pour moi. Enfin un mot qui décrivait ce que je vivais! »

Emmanuelle met des mots sur une orientation sexuelle encore souvent incomprise : l’asexualité.

ASEXUALITÉ 101

« L’asexualité se caractérise par l’absence totale ou partielle de désir sexuel pour quelqu’un d’autre », explique la sexologue en relation d’aide, autrice et chroniqueuse Myriam Daguzan Bernier. Rappelons que les individus se définissant comme asexuels représentent environ 1 % de la population globale, soit environ 80 000 personnes au Québec.

« Les enjeux liés à la baisse ou la fluctuation du désir sont les motifs les plus fréquents de consultation en sexologie. Toutefois, l’asexualité n’a rien à voir avec ces préoccupations communes. L’asexualité est une orientation sexuelle à part entière », souligne Myriam Daguzan Bernier en précisant que l’asexualité est encore trop souvent confondue avec une simple baisse de libido. « Pour certaines personnes que je reçois en consultation, le désir sexuel ou l’envie d’entrer en contact intime et sexuel avec une autre personne ne s’est simplement jamais manifesté. L’asexualité fait partie du grand spectre de la sexualité humaine. »

Ayant trouvé sa place dans le sigle LGBTQIA2+, l’asexualité a pourtant encore du mal à être reconnue et prise au sérieux. Pourquoi l’incompréhension et les tabous persistent-ils?

« Nous vivons dans une société où la sexualité est omniprésente : dans la publicité, sur Internet, à la télévision. Prenons les émissions de téléréalité les plus populaires : les codes sexuels sont hyperprésents dans chacune des interactions des candidats, relève Myriam Daguzan Bernier. La sexualité est une action qui est attendue, selon nos standards sociaux. Alors, si tu ne t’y adonnes pas ou tu ne souhaites pas t’y adonner, tu es considérée comme anormale. On croit qu’il y a forcément un problème à régler, alors que ce n’est pas nécessairement le cas. »

Emmanuelle, qui s’identifie ouvertement comme asexuelle depuis cinq ans, abonde dans le même sens. « Je me suis souvent sentie jugée de ne pas ressentir d’intérêt pour la sexualité, comme si je devais “réparer” quelque chose en moi, illustre-t-elle. Pourtant, je ne me sens pas brisée. Je ne suis ni malade ni traumatisée, comme le présument beaucoup de gens quand je leur en parle. Je suis juste “différente” de la norme, et c’est correct. J’apprends à l’accepter. »

SUR LE SPECTRE DE L’ASEXUALITÉ

« L’asexualité est un spectre », rappelle d’emblée l’ingénieure de recherche en ethnosociologie et sexologie Léa Serra Vandekerckhove. « Certaines personnes ne ressentent jamais d’attirance sexuelle, alors que d’autres peuvent en éprouver dans des contextes précis ou des situations ponctuelles, par exemple lorsqu’elles se sentent profondément amoureuses. Certains individus se masturbent, d’autres non. »

Comme le mentionne également Myriam Daguzan Bernier, « il y a autant de façons de vivre l’asexualité qu’il y a de personnes asexuelles. Certaines personnes aiment en embrasser d’autres, se coller, avoir de la sexualité dans certaines circonstances, alors que d’autres vivent carrément du dégoût envers ce sujet ».

Pour certaines personnes asexuelles, il arrive que le désintérêt pour la sexualité aille au-delà de la pratique en soi. Elles ne ressentent ni curiosité ni envie d’en discuter, même dans un cadre intime ou amical. Chez d’autres, la simple évocation ou la représentation visuelle d’une scène sexuelle à l’écran peut susciter un malaise, voire une forme de rejet.

Les deux expertes expliquent tour à tour que l’asexualité est un terme parapluie regroupant une diversité de réalités et de vécus.

Les personnes grisexuelles, par exemple, peuvent ressentir une attirance sexuelle, mais de façon très rare ou dans des circonstances exceptionnelles. Les personnes demisexuelles, elles, ne ressentent généralement du désir qu’après avoir tissé un lien émotionnel profond avec un partenaire. Quant aux fraysexuelles, un terme issu de l’anglais fray, qui signifie « s’effilocher », elles éprouvent souvent une attirance initiale, qui s’atténue dès que des sentiments amoureux apparaissent.

Léa Serra Vandekerckhove insiste également sur le fait que l’asexualité n’est pas une identité figée et qu’elle peut évoluer, se transformer au fil de la vie d’une personne.

Emmanuelle incarne bien cet état de fait : « Plus jeune, je n’avais aucun intérêt pour la masturbation. Avec les années, j’ai commencé à explorer un érotisme avec moi-même. J’ai découvert la porno audio et les récits érotiques, et ça me plaît. Je suis également curieuse de connaître des détails sur la vie sexuelle de mes amies, ce qui était moins le cas avant », confie-t-elle.

NAVIGUER DANS L’INTIMITÉ

Vivre sans attirance sexuelle ne signifie pas refuser toute forme d’intimité ni être condamnée à la solitude. En effet, certaines personnes asexuelles ne sont pas aromantiques pour autant. Ainsi, une personne asexuelle peut tout à fait ressentir l’envie d’être en couple et éprouver des sentiments amoureux. « Pour vivre son identité asexuelle dans l’harmonie, malgré les défis que cela peut représenter, la communication est la clé », croit Myriam Daguzan Bernier.

La sexologue et autrice affirme d’ailleurs qu’il est tout à fait possible de vivre une relation de couple épanouie sans rapports sexuels. « Certains couples formés d’une personne asexuelle et d’une personne sexuelle trouvent des compromis. Certains ouvrent la relation, par exemple, précise-t-elle. Il existe aussi des personnes asexuelles qui sont également aromantiques, c’est-à-dire que l’envie d’être en couple ou en relation amoureuse n’est pas présente chez elles. »

Dans la série télévisée Ils vécurent heureux (Crave), Magalie, le personnage interprété par Virginie Ranger- Beauregard, explique qu’elle peut vivre de la sexualité avec d’autres personnes afin de répondre à des besoins non comblés par sa partenaire asexuelle. « On s’embrasse, on se colle, mais on a des rapports trois fois par année », raconte-t-elle à Charlie, une jeune avocate campée par la comédienne Myriam Gaboury. Cette conversation mettra d’ailleurs la puce à l’oreille de la jeune femme, qui remet alors en question sa propre sexualité, et qui se reconnaîtra dans l’identité asexuelle.

Pour Myriam Daguzan Bernier, la visibilité des identités hors de l’hétéronormativité classique est cruciale. « Je repense à Gabriel Guertin-Pasquier, qui a parlé ouvertement de son identité asexuelle à l’émission Si on s’aimait, en 2021. C’est important d’avoir des modèles », fait-elle valoir.

Léa Serra Vandekerckhove partage cette vision. « Depuis la création de la Journée internationale de l’asexualité, en 2013, une véritable vague d’identification a émergé, indique l’ethnosociologue. Pour beaucoup de gens, c’était la première fois qu’ils entendaient parler d’asexualité et qu’ils pouvaient enfin mettre un mot sur ce qu’ils ressentaient. Cette reconnaissance publique a ouvert la voie à une nouvelle génération, qui découvre aujourd’hui son orientation plus tôt et avec moins de solitude. »

VERS UNE SOCIÉTÉ PLUS INCLUSIVE

Aux proches d’une personne asexuelle, le conseil de Myriam Daguzan Bernier est simple : laissons-la parler, écoutons-la, évitons de lui imposer nos idées préconçues.

« On me dit souvent que je n’ai pas rencontré la bonne personne, que je suis frigide, que j’ai sans doute été agressée dans ma jeunesse ou même que l’asexualité n’existe pas », révèle Emmanuelle, qui en entend des vertes et des pas mûres depuis son coming out asexuel. « Certaines personnes asexuelles ont effectivement vécu un trauma en lien avec la sexualité, mais ce n’est pas systématique. Je préfère quand on me pose des questions ouvertes, qu’on me laisse me révéler plutôt que de m’imposer des clichés. »

Pour Léa Serra Vandekerckhove, ouvrir le dialogue sur l’asexualité est un merveilleux prétexte pour parler de consentement. « Au fond, chaque personne a le droit de s’adonner ou non à la sexualité si elle le souhaite », affirme-t-elle.

Cette vision trouve une résonance tout particulièrement en Emmanuelle, qui a longtemps cédé à une pression de faire l’amour, souvent pour ne pas décevoir ses partenaires. « Aujourd’hui, je ne me force plus. J’embrasse quand j’en ai envie, je me colle quand j’en ressens l’élan. Je me sens plus libre. »

La question de l’asexualité dépasse largement celle du désir; c’est une leçon de liberté, d’écoute de soi et de l’autre. Autant de principes dont tout le monde gagnerait à s’inspirer, quelle que soit son orientation.