Amour et sexe

Le fossé orgasmique: l’injustice intime

Le fossé orgasmique: l’injustice intime

Photographe: Stocksy

Amour et sexe

Le fossé orgasmique: l’injustice intime

Les femmes jouissent-elles moins que les hommes? L’expression «fossé orgasmique» (orgasm gap, en anglais) désigne la disparité qui existe entre le nombre d’hommes et de femmes hétéros qui atteignent l’orgasme en faisant l’amour avec leur partenaire. Tour d’horizon afin de mieux comprendre ce qui creuse ce fossé entre les sexes.

Le fossé orgasmique, un mythe? Au contraire! Les études qui se sont penchées sur le sujet ont révélé qu’au sein des couples hétérosexuels, seulement 65 % des femmes atteignaient toujours le nirvana lors d’une relation sexuelle, contre 95 % des hommes. Qu’est-ce qui peut bien expliquer ce phénomène? Une sexualité épanouie, indique la sexologue Julie Lemay, commence notamment par l’éducation. Dans les écoles québécoises, les cours d’introduction à la sexualité n’étaient pas obligatoires, et leur contenu peu standardisé jusqu’en septembre 2018. «Les choses changent, dit-elle, mais jusqu’ici, les cours se concentraient sur quelques aspects très restreints de l’expérience sexuelle. Aux garçons, on parlait d’érection et d’éjaculation. Aux filles, de menstruation et de contraception.» Le plaisir féminin, ici, fait rarement partie de l’équation. «Longtemps avant de connaître ma propre anatomie, avoue Stéphanie, 39 ans, enseignante en 6e année, j’étais consciente de tous les dangers associés à la sexualité. C’est évidemment très important, mais ça ne représente pas la vie sexuelle dans son ensemble. Malheureusement, on est très peu outillés quand vient le temps d’en discuter avec les élèves, et je doute que les conversations aillent tellement plus loin à la maison.»

La conséquence possible de se concentrer uniquement sur les aspects techniques de l’expérience sexuelle? Éclipser la jouissance féminine, la plupart du temps. L’idée que le sexe doit d’abord et avant tout servir à la procréation, bien que discutable, est solidement ancrée dans notre culture et nos valeurs. Le plaisir féminin ayant peu ou pas d’incidence sur la reproduction, contrairement à l’éjaculation, il se voit souvent relégué au second rang ou carrément ignoré. «D’emblée, on priorise le plaisir masculin, explique Léa Séguin, doctorante en sexologie à l’UQAM. La fellation est beaucoup plus habituelle que le cunnilingus, par exemple, et on considère l’orgasme masculin comme nécessaire à une relation complète, voire un besoin vital. Celui de la femme est plutôt vu comme un bonus.» Cette perception que les femmes sont moins «naturellement» sexuelles, ajoute-t-elle, a pour conséquence qu’on parle beaucoup moins de leur plaisir. «L’orgasme des femmes étant moins représenté, les femmes y sont moins exposées, auront moins tendance à l’explorer elles-mêmes et se sentiront moins en droit d’en avoir. C’est un cercle vicieux.»

UNE VISION MASCULINE DU PLAISIR FÉMININ

À en croire la porno et la culture populaire, il ne suffirait que de stimuler le vagin, généralement lors du coït, pour se diriger tout droit vers l’orgasme. En réalité, seulement 25 à 30 % des femmes disent arriver à atteindre la jouissance par pénétration uniquement. Le vagin est-il réellement le centre du plaisir féminin? Nos trois spécialistes sont unanimes: pas du tout!

«On parle ici de femmes qui, souligne Léa, atteignent régulièrement l’orgasme par stimulation vaginale sans caresses clitoridiennes additionnelles. Il faut toutefois comprendre que l’excitation, la friction appliquée indirectement sur la vulve et la chaleur peuvent contribuer à l’orgasme dans plusieurs positions, lors du coït, ce qui ne signifie pas que l’orgasme
soit vaginal pour autant.» Pour nos trois expertes, l’organe véritablement analogue au pénis, en matière de plaisir, n’est pas le vagin, mais bien le clitoris. Les orgasmes dits vaginaux et clitoridiens ne seraient, en fin de compte, que deux déclinaisons du même orgasme et découleraient majoritairement de la stimulation clitoridienne. Ce qu’il faut retenir, nous disent-elles, c’est qu’il est parfaitement normal de ne pas atteindre l’orgasme lors de la pénétration, et que cette dernière ne constitue qu’un acte sexuel parmi tant d’autres.

D’où nous vient cette idée que le coït est l’acte sexuel ultime pour les deux partenaires? Du père de la psychanalyse, le Dr Sigmund Freud. Dans un ouvrage paru en 1905, Trois essais sur la théorie sexuelle, il qualifie l’orgasme clitoridien de «masculin, immature et inférieur», et avance l’idée que les femmes qui jouissent ainsi sont juvéniles et mentalement inaptes. L’orgasme vaginal, quant à lui, serait le propre des femmes matures et féminines. Vraiment? Bien qu’elle ne soit plus considérée comme crédible aujourd’hui, cette perception biaisée du plaisir féminin a laissé des traces dans notre conscience collective. «Avant Freud, nous dit Léa Séguin, rien dans la littérature ne sous-entendait que l’orgasme vaginal était supérieur ou venait avec la maturité. On considérait depuis toujours le clitoris comme l’organe du plaisir féminin.»

Selon la sexologue Laurence Desjardins, cette vision masculinisée de notre plaisir n’a rien d’étonnant considérant que jusqu’à tout récemment, l’étude de la sexualité était faite exclusivement par des hommes. «Le plaisir féminin a longtemps été diabolisé, méprisé et ignoré, dit-elle. Lorsque les recherches sont faites exclusivement par des hommes, les résultats sont inévitablement teintés par leurs perceptions et leurs expériences.» L’un des plus importants obstacles au plaisir féminin serait alors notre vision trop masculine de la rencontre sexuelle, qui nous pousse à calquer le cycle de l’orgasme  de la femme sur celui de l’homme, bien que ceux-ci soient assez différents.

«Typiquement, on se représente l’orgasme en quatre stades, explique Laurence. L’excitation comme une ligne qui monte, le coït comme un plateau, puis l’orgasme – ou l’éjaculation – comme un point culminant visible et quantifiable suivi d’une période réfractaire rapide. Le plaisir féminin, pourtant, suit une courbe différente, beaucoup plus ondulatoire, moins marquée, plus flexible.» Les hommes et les femmes, ajoute-t-elle, expérimentent le plaisir de manière différente, mais la croyance populaire veut que le succès d’une relation sexuelle repose sur la capacité à se coordonner au plaisir de l’autre pour atteindre l’orgasme en simultané. Très joli sur grand écran, l’orgasme en synchro n’est malheureusement pas très réaliste.

FEMME PARFAITE, ORGASME PARFAIT?

Au-delà du manque de connaissances anatomiques et mécaniques du plaisir, les problèmes d’image corporelle creuseraient eux aussi le fossé orgasmique. Confrontées chaque jour à des dizaines d’images de corps féminins sexualisés, commercialisés et retouchés, plusieurs femmes sont paralysées par la peur d’être inadéquates au lit. «Avoir honte de notre corps nous détache complètement de celui-ci et des sensations agréables qu’il nous procure, ajoute Laurence Desjardins. Quand on pense à son ventre, à ses poils, à son goût ou à son odeur, de peur de rebuter son partenaire et en se concentrant uniquement sur son plaisir, on est déconnectée de l’expérience et de ce qu’elle devrait nous apporter, à nous.»

Bien qu’on associe davantage l’angoisse de performance aux hommes, les femmes la vivent aussi. Moins centrée autour de prouesses sportives, elle concerne davantage la manifestation du plaisir pour le bénéfice visuel et auditif de son partenaire. «Ce n’est pas forcément conscient, mais on émule souvent la porno, avoue Myriam, 26 ans, journaliste. Je ne compte plus le nombre de fois où j’étais trop occupée à penser à mes expressions faciales, à la position de mon corps ou aux bruits que je faisais pour profiter du moment présent.» Dans la culture populaire et l’inconscient collectif, on nous renvoie rarement l’image positive d’une femme en contrôle de sa propre sexualité. La femme idéale, selon beaucoup de stéréotypes, serait en fait l’objet passif du désir de l’autre, et on ne s’attarde pas réellement au sien. «De plus, explique Léa Séguin, le plaisir féminin est quasiment invisible dans les médias. Quand on le voit, à Hollywood ou dans la porno, il est très esthétique et artistique. Pas étonnant, quand on considère toute cette pression extérieure à jouir “joliment”, que plusieurs femmes soient trop soucieuses de plaire à l’autre pour se laisser aller et vraiment avoir du plaisir.»

REFERMER LE FOSSÉ

Après avoir identifié quelques-unes des causes du fossé orgasmique entre les sexes... Qu’est-ce qu’on fait? Selon nos trois expertes, il existe une multitude de pistes de solutions. On est loin des conseils du type «5 petits trucs simples pour jouir en claquant des doigts»! Reprendre le contrôle de sa sexualité et de son corps est un voyage au centre de soi-même qui vaut la peine d’être entrepris.

Selon Julie Lemay, il faut aborder la question d’un point de vue social et culturel plutôt qu’individuel. «On n’a vraiment pas besoin d’un autre article qui se contente de nous dire de nous masturber davantage. On est tellement bombardés de sexualité qu’on a l’impression qu’elle est partout, mais quand on se demande ce qu’on sait vraiment sur sa propre anatomie et son propre plaisir, on réalise qu’on regarde trop peu vers l’intérieur. Il faut apprendre à se connaître, accepter le fait que le plaisir est propre à chacune et, plus que tout le reste, s’accorder le droit de revendiquer une vie sexuelle satisfaisante!»

Laurence Desjardins, pour sa part, conseille de miser davantage sur l’entièreté de la rencontre sexuelle. «Il faut prendre le temps d’avoir un rapport intime – pas nécessairement pénétratif – à commencer par la séduction, l’ambiance, le flirt... Les préliminaires auraient intérêt à durer plus longtemps, car ils font partie intégrante de la relation sexuelle. Il en va de même pour la communication; la satisfaction passe aussi par la capacité à dire à son partenaire ce dont on a envie. Il faut cesser de voir l’orgasme comme seul objectif et encore moins comme une finalité. Le chemin pour s’y rendre est tellement agréable, il faut en profiter!»

Pour Léa Séguin, il faudrait revoir notre conception de la sexualité, du plaisir et de l’orgasme féminin comme étant moins intrinsèques, ou naturels, que l’orgasme masculin. «Apprendre à se connaître seule, sans barrières ou insécurités physiques, est une étape cruciale. On vit dans une culture qui stigmatise énormément les organes sexuels féminins. On trouve ça laid, pas hygiénique... Les femmes ont énormément intériorisé ce message et certaines se privent de demander ou d’apprécier le sexe oral pour cette raison-là. Pourtant, la plupart des hommes adorent le pratiquer. Mieux vaut écouter, s’adapter à ses propres besoins et rendre tout le monde plus heureux que le contraire, non?»

QUELQUES RESSOURCES UTILES

OMGYES.COM

Ce site web réunit plusieurs techniques de masturbation testées et approuvées par des centaines de femmes. Une véritable bible de l’orgasme!

COME AS YOU ARE par Emily Nagoski

Cet ouvrage, chaudement recommandé par Julie Lemay, explore les fondations mêmes de la sexualité féminine et l’impact du stress, de l’image corporelle, de l’humeur et des émotions sur le plaisir. Un incontournable (en anglais seulement).

ATTEINDRE L’ORGASME par Julie Heim et Leslie Jo Piccolo

Ce livre aborde le rapport problématique de beaucoup de femmes au plaisir, que ce soit par méconnaissance de leur corps ou par l’influence de la société, en suggérant de multiples pistes de réflexion sur l’orgasme au féminin.

 

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