Quand elle a dévoilé sa griffe éponyme, il y a de ça plus d’une décennie, les cyniques étaient prêts à esquinter son incursion audacieuse dans le cercle exclusif de la mode. Ses efforts ont balayé les critiques, qui sont rapidement tombés à ses pieds (invariablement chaussés d’escarpins vertigineux) en faisant l’éloge de ses créations raffinées. En 2017, forte de sa réputation, elle a lancé une collection capsule de produits de beauté, main dans la main avec Estée Lauder. «[La marque était] stupéfaite de voir à quel point j’étais passionnée et à quel point j’avais une façon de penser qui m’est propre», nous apprend-elle au téléphone, de Londres, où elle habite. Après le triomphe du lancement, elle propose cette année une gamme de maquillage portant son nom, offerte sur son site. «Je n’ai entendu aucun commentaire négatif», dit-elle en riant, visiblement ravie. Outre sa griffe et ses projets, elle a aussi célébré récemment ses 20 ans de mariage avec David Beckham, avec qui elle a quatre enfants. Son statut de popstar est désormais chose du passé, comme une note en bas de page qui est là pour mieux prouver, maintenant, son dépassement personnel.

À la Fashion Week de Londres, Victoria Beckham est une sommité même si, en réalité, elle a construit son esthétique autour d’une approche résolument anti-mode. Aux tendances éphémères, elle préfère une garde-robe intemporelle, dont les femmes ne peuvent se passer saison après saison. «Lorsque j’investis dans des pièces, je veux pouvoir les porter encore et encore», dit-elle, avant d’énumérer certains des vêtements clés à avoir sous la main: une belle veste de smoking, un jean («j’[en] porte souvent!») et un t-shirt blanc ajusté. Rencontre avec une créatrice de talent pour parler carrière et défis.

Que faites-vous lorsque vous réussissez à avoir un peu de temps libre?

[Lorsque je suis en voyage d’affaires,] je lis, ce que je n’ai jamais vraiment la chance de faire à la maison. À vrai dire, je profite aussi de l’occasion pour dormir le plus possible, c’est le luxe suprême. Lorsque je suis chez moi, je me réveille vraiment tôt pour m’entraîner avant d’emmener les enfants à l’école. Alors, quand je n’ai qu’à penser à moi quelques jours, c’est un luxe, même si les enfants et David me manquent énormément.

Vos créations sont plus fantaisistes aujourd’hui qu’elles l’étaient lorsque vous avez lancé votre marque il y a plus de 10 ans. Est-ce que ça reflète votre évolution?

Lorsque j’ai commencé, [ je concevais] essentiellement des robes très ajustées et structurées. Maintenant, [elles] sont beaucoup plus fluides et rehaussées de motifs, tout simplement parce que c’est de cette façon que je souhaite m’habiller aujourd’hui. Ce sont cependant des [pièces] très techniques, donc il faut avoir une bonne équipe, capable de les exécuter. Elle a grandi avec moi.

Quel est le plus gros défi auquel vous faites face en tant que créatrice d’aujourd’hui?

J’apprends tout le temps. Il y a des défis créatifs [comme vouloir concevoir] quelque chose d’assez recherché pour la passerelle, mais que les femmes continuent de désirer. Sur le plan des affaires, il y a eu pas mal de changements. [Mon équipe et moi venons] de lancer la marque de beauté, ce qui a été fantastique. J’ai compris que nous avions tous une responsabilité, et je me consacre à l’évolution de l’industrie. On a conçu des formules, non pas parfaites mais extrêmement propres, et on utilise le moins de plastique possible et 100 % de déchets post-consommation [pour les emballages]. On a tenté de faire quelque chose de bien, pour la cliente qui porte notre maquillage, et pour la planète. Il y a toujours des défis, c’est pourquoi je continue de faire ce que je fais: je veux continuer à apprendre.

Vous avez tenu différents rôles, de chanteuse à designer. Comment définissez-vous le succès à ce moment de votre vie?

Je suis fière de ce que j’ai créé. Je me sens vraiment bien, j’ai l’impression d’avoir réussi. Mais me sentir épanouie est en fait le but ultime, c’est plus important que d’être couronnée de succès. C’est ce que je ressens présentement à la maison, au bureau et en ce qui a trait à la création: je me sens épanouie.

Je me demande souvent comment on trouve un équilibre entre l’épanouissement et l’ambition…

Je ne deviendrai jamais complaisante. Je suis heureuse et je suis satisfaite de mon chez-moi et de ma vie créative, mais je ne suis pas à court de grandes idées. Je dis toujours: «Vois grand; puis, vois encore plus grand». Je reste donc très ambitieuse. Il y a encore beaucoup de choses que j’aimerais accomplir, mais je souhaiterais les faire tout en étant contente de qui je suis. J’ai 45 ans et je suis bien dans ma peau.

Que diriez-vous à la Victoria de 20 ans?

Lorsqu’on est jeune, on est préoccupées par des broutilles. Avec l’âge, elles deviennent moins importantes. Hier, je lisais qu’Helen Mirren a dit qu’elle n’en avait rien à F-O-U-T-R-E de vieillir. Je crois qu’on ressent tous un peu ça. C’est une question de perspective.

Quelles sont les choses sur lesquelles vous avez réussi à lâcher prise?

Je ne vais pas vous les dire! (Rires) Lorsque les gens connaissent vos insécurités, ils les exploitent. Mais en toute honnêteté, il me serait difficile de les définir avec exactitude. Je souhaite simplement être la meilleure version de moi-même: je veux reconnaître qui je suis, être sûre de moi et, oui, avoir une allure fantastique… Mais ça ne veut pas dire essayer d’être quelqu’un d’autre ou de corriger quelque chose de moi-même.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme en ce moment?

On a collaboré avec Sotheby’s, et des œuvres d’Andy Warhol ont été accrochées dans ma boutique, à Londres. C’était excitant! On a aussi une nouvelle plateforme, World of Victoria Beckham, [avec du nouveau contenu] tous les samedis. On y parle tant de mode que de beauté, d’art ou des livres que j’ai lus. Il se peut que je présente l’une de mes amies qui est une joaillière incroyable [ou] des recettes d’en-cas que je cuisine. C’est grisant de faire part de ce qui compte pour moi.

Gwyneth Paltrow et son train de vie privilégié ont été beaucoup critiqués lorsqu’elle a commencé à raconter des histoires personnelles sur son site Goop. Est-ce que vous avez reçu une réaction similaire?

Je suis chanceuse. Je me trouve dans une position où je peux expérimenter beaucoup de choses, et je veux les communiquer aux gens. On ne parle pas juste d’articles qui coûtent chers, c’est un vrai mélange. Certaines femmes ne veulent pas qu’on sache d’où proviennent leurs tenues parce qu’elles ne veulent pas qu’on les copie. Moi, je suis tout l’inverse: si je trouve quelque chose de génial, je veux en faire part à tout le monde.

Comment ressentez-vous le fait de laisser les gens vous connaître en tant que personne plutôt qu’en tant que créatrice ou artiste?

Les gens me connaissent déjà. C’est la beauté des réseaux sociaux: on peut vraiment y découvrir une personne, plutôt que de croire qu’on la connaît parce qu’on a lu la façon dont elle est dépeinte dans les médias.