Avant que l’on puisse parler librement de bien-être financier, il a fallu que de courageuses femmes posent les bases juridiques, sociales et institutionnelles de l’indépendance financière de leurs semblables au Canada. Voici cinq figures qui ont ouvert la voie, chacune à leur manière.

1. Adelaide Hoodless et l’économie domestique

Domaine public, auteur inconnu

Adelaide Hoodless (1858–1910) est une éducatrice canadienne qui s’engage activement dans des réformes sociales. À la fin du 19e siècle, elle milite pour la reconnaissance des travaux domestiques comme discipline – un véritable champ d’expertise, qui, à son avis, mérite d’être reconnu à sa juste valeur. À une époque où le travail (non rémunéré!) des femmes est majoritairement confiné à la sphère privée, elle contribue à transformer leurs compétences en savoirs structurés et transmissibles.

Elle joue un rôle central dans la création de plusieurs grands organismes féminins canadiens, comme le Women’s Institute, le Conseil national des femmes du Canada, la Young Women’s Christian Association (YWCA) et l’Ordre des infirmières de Victoria. Elle met sur pied la première école canadienne de formation en sciences domestiques et participe également à l’élaboration du premier programme d’économie domestique au pays.

Grâce au travail d’Adelaide Hoodless, les femmes ont dès lors plus d’outils concrets pour administrer le budget familial et prendre des décisions éclairées, ce qui contribuera à leur émancipation et à leur autonomie économique.

 

2. Emily Murphy et la reconnaissance juridique des femmes

Domaine public, auteur inconnu

Emily Murphy (1868–1933) est une juriste, militante et écrivaine canadienne. Première femme magistrate de l’Empire britannique, elle joue un rôle clé dans l’adoption de la loi albertaine sur le douaire (Dower Act) en 1911, une loi qui garantit à une épouse le droit à un tiers des biens de son mari – ce qui renforce sa sécurité financière.

Aux côtés de Henrietta Muir Edwards, de Nellie McClung, de Louise McKinney et d’Irene Parlby, elle fera également reconnaître les femmes comme des «personnes» aux yeux de la loi canadienne – ce qui n’arrivera qu’en 1929! Au-delà du symbole, cette victoire consolide la pleine capacité juridique des femmes, un préalable essentiel à leur indépendance financière et à leur participation aux institutions politiques. L’héritage d’Emily Murphy demeure toutefois controversé, notamment en raison de son appui à des politiques eugénistes.

 

3. Mary Ann Shadd Cary et l’entrepreneuriat au féminin

Collection Mary Ann Shadd Cary. Bibliothèque et Archives Canada, e011536885

Mary Ann Shadd Cary (1823–1893) est une enseignante, journaliste, avocate et abolitionniste américano-canadienne. En 1853, en Ontario, elle fonde The Provincial Freeman et devient la première femme noire éditrice et propriétaire d’un journal en Amérique du Nord. Alors que les voix noires sont marginalisées, son journal offre une tribune indépendante aux communautés noires du Canada et des États-Unis.

Entrepreneure, elle organise des campagnes de financement, gère les opérations et supervise la distribution du journal. Elle y défend l’abolition de l’esclavage, l’intégration raciale, les droits des femmes et l’autonomie (notamment économique) des communautés noires, entre autres.

En tant qu’éducatrice, elle ouvre une école pour les enfants noirs à Windsor et deviendra plus tard l’une des premières femmes noires diplômées en droit aux États-Unis. Son parcours incarne un modèle précoce d’entrepreneuriat féminin et d’autonomie financière.

 

4. Madeleine Parent et les droits des travailleuses

Alain Chagnon | Archives de la Confédération des syndicats nationaux

Madeleine Parent (1918–2012) est une militante syndicale et féministe québécoise. Dans les années 1940, elle dirige 6000 travailleurs et travailleuses du textile dans leur lutte contre la compagnie Dominion Textile, plus précisément dans certaines de ses usines, entre autres celle de Salaberry-de-Valleyfield. Au nombre des revendications: de meilleures conditions de travail, la reconnaissance syndicale, des hausses salariales et la fin de pratiques jugées abusives dans les usines.

Son engagement dérange profondément l’establishment de l’époque: l’Église la condamne publiquement et le premier ministre Maurice Duplessis l’accuse de communisme, dans un contexte de forte répression du mouvement ouvrier au Québec.

En 1969, elle cofonde la Confédération des syndicats canadiens. Elle joue ensuite un rôle central au sein du Comité d’action pour le statut de la femme, une coalition nationale, où elle représente le Québec pendant huit ans.

Pour elle, l’indépendance financière passe par des salaires équitables, de meilleures conditions de travail et la défense des droits des femmes, notamment immigrantes et autochtones. Son action renforcera durablement le pouvoir économique collectif des travailleuses.

 

5. Claire Kirkland-Casgrain et l’autonomie financière des femmes

Conrad Poirier | Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)

Claire Kirkland-Casgrain (1924–2016) est une avocate et femme politique québécoise – la première femme élue à l’Assemblée législative du Québec, en 1961. En 1964, elle contribue grandement à l’adoption de la loi 16, qui met fin à l’incapacité juridique de la femme mariée.

Avant cette loi, une épouse ne pouvait ni signer un contrat, ni vendre un bien, ni contracter un prêt sans l’autorisation de son mari. L’accès des femmes à l’autonomie financière était donc juridiquement entravé. Son projet (l’une de ses nombreuses contributions politiques!) modernise en profondeur le Code civil du Québec. Son héritage demeure central dans l’accès des Québécoises aux institutions financières et à la pleine gestion de leurs avoirs.