Pas besoin d’un échantillon de salive ni d’un prélèvement dans le fond de la gorge. Quand la trousse Gutcheck arrive par la poste, dans une enveloppe matelassée ornée de jolis émojis de caca, tout devient clair: pour analyser notre microbiote intestinal, on doit fournir un échantillon de selles. Un tout petit échantillon de rien, mais quand même. De quoi nous rendre un peu mal à l’aise.

«Ce qui est bien, c’est qu’on peut le faire dans l’intimité de notre maison. Pas besoin de remettre un sac brun à une infirmière, au su et au vu de tous!» dit en riant Nikitha Kendyala. Cette docteure en biologie du cancer est cofondatrice de Nucliq Biologics, l’entreprise de technologie médicale basée à Terre Neuve qui a lancé Gutcheck, la première trousse d’analyse du microbiote offerte au Canada. Moyennant un montant maximal de 300 $, les clients soumettent un échantillon de selles, puis, environ un mois plus tard, ils reçoivent un rapport sur la diversité microbienne de leur intestin: prolifération, lacunes, problèmes potentiels. Le document comprend aussi des recommandations personnalisées en matière d’alimentation et de probiotiques. Il ne s’agit pas d’un test de diagnostic, mais bien d’un outil pour celles et ceux qui veulent prendre leur santé intestinale en main.

Ce sont des motivations personnelles et professionnelles qui ont mené Nikitha Kendyala à créer Gutcheck. Elle a été témoin de la dégradation de la santé de sa mère pendant sa chimiothérapie, et a remarqué que de plus en plus de Canadiennes et de Canadiens cherchaient à mieux comprendre leur système immunitaire — en s’informant en dehors d’un système de santé surchargé. «Les gens veulent agir sur leur bien-être, prendre des décisions à propos de leur santé», dit la biologiste, qui note que les premiers utilisateurs de sa trousse étaient des femmes dans la trentaine et dans la quarantaine «qui sont aussi celles qui surveillent l’alimentation et la santé des membres de leur famille».

Le test Gutcheck s’inscrit également dans une tendance plus large: la déstigmatisation des troubles digestifs, en particulier chez les femmes. Le kombucha et le kimchi, riches en probiotiques, sont maintenant des produits de base dans les supermarchés, et le livre d’histoires pour enfants Tout le monde fait caca! est un cadeau de naissance ultrapopulaire. Mais il n’y a pas si longtemps, Carrie Bradshaw était dans tous ses états d’avoir pété devant Mr.Big, et Tyra Banks faisait la couverture des magazines pour avoir parlé de son syndrome du côlon irritable. 

Plus récemment, sur les médias sociaux, on a vu apparaître des mots-clics comme #GutTok ou #HotGirlStomachIssues, ce qui a grandement contribué à briser les tabous sur les problèmes digestifs. La TikTokeuse Abby Whalen, par exemple, est devenue célèbre grâce à sa série de vidéos «Come take a shit with me» («Viens faire caca avec moi»), dans laquelle elle passe en revue les salles de bains de lieux huppés, comme le Château Marmont et la boutique Cartier. En plus de bien nous divertir, le fait d’aborder ce sujet librement a aussi servi à mettre en lumière différentes recherches qui associent la mauvaise santé intestinale à une panoplie de problèmes, comme la fatigue, l’anxiété et les déséquilibres hormonaux, ou encore à l’enflure du visage et aux éruptions cutanées. «Ça montre bien le lien entre la beauté intérieure et la beauté extérieure, dit Siff Haider, cofondatrice des compléments alimentaires Arrae. Notre intestin a un véritable impact sur la façon dont nous nous sentons au quotidien — et ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle notre “deuxième cerveau”.» 

Depuis 2020, Arrae propose notamment les capsules Bloat, un mélange d’enzymes digestives à base de fruits et d’herbes. La gamme de produits Arrae comprend également les gouttes Gut Boost (inspirées des recettes d’amers digestifs vieilles de plusieurs siècles), ainsi que des capsules contre la constipation et les brûlures d’estomac. Toutes les formules de l’entreprise sont développées en collaboration avec des médecins en médecine holistique et, à l’interne, avec une équipe de recherche et développement. Très tôt, cette marque a eu recours aux médias sociaux pour se faire connaître, d’où son esthétique très «instagrammable» et son marketing pointu. Après tout, elle a demandé à des influenceuses et des influenceurs (Hailey Bieber est une fan!) de risquer de ternir leur image soigneusement entretenue pour parler… de leurs gaz!

«On prend des sujets qui ne sont pas sexy, mais qui sont actuels, et on incite les gens à en parler librement»

«Pour l’emballage, nous voulions éviter tout ce qui rappelait un produit médical stérile, dit Siff Haider. Il fallait que, au premier coup d’œil, nos produits aient l’air d’un soin pour la peau ou d’une bougie parfumée.» Et c’est un pari réussi: les bouteilles et les pots aux tons pastel d’Arrae sont si jolis qu’on pourrait facilement les garder bien en vue sur notre table de chevet. Les campagnes marketing de la marque osent mettre à l’honneur des sujets qu’on pourrait croire vraiment embarrassants, avec des slogans comme «Let’s talk shit» («Parlons de merde»). «On prend des sujets qui ne sont pas sexy, mais qui sont actuels, et on incite les gens à en parler librement», déclare la cofondatrice. (Ce qui n’est pas sans rappeler les campagnes de santé publique qui encourageaient la population à passer une coloscopie et qui montraient au premier plan une photo de fesses, et le slogan: «Ne mourez pas d’embarras!») Lorsqu’elle donne des entrevues ou qu’elle anime son balado, The Dream Bigger, Siff fait souvent part de ses problèmes de santé chroniques, qui ont motivé ses premières recherches sur la santé holistique — sujet qu’elle aborde avec une bonne dose de scepticisme. D’ailleurs, le site web d’Arrae promeut l’efficacité de ses produits en mettant de l’avant les tests effectués par des tiers, preuves scientifiques à l’appui. «Résultats réels, zéro artifice», promet-on.

Après tout, si les créateurs et les créatrices de contenu peuvent aider à sensibiliser les gens sur ce sujet, ils ont aussi le pouvoir de brouiller les cartes, d’autant plus que les «problèmes digestifs» englobent une panoplie de troubles, allant de la constipation à la maladie de Crohn. C’est l’une des raisons pour lesquelles Danielle Levy, une cheffe cuisinière basée à Montréal qui se concentre depuis plus de 10 ans sur une cuisine végétale qui est aussi saine pour l’intestin, recommande la prudence lorsqu’elle consomme du contenu de type #GutTok. «En matière d’alimentation, il n’y a pas qu’une seule façon de faire qui convient à tout le monde», dit-elle. Même chose quand on parle de digestion et, hum, d’élimination. Elle souligne que même si certains conseils peuvent sembler bénéfiques dans l’ensemble — par exemple, celui d’avoir un régime riche en fibres —, ils peuvent faire des ravages chez certaines personnes, comme celles qui sont atteintes d’une maladie inflammatoire de l’intestin. C’est pourquoi elle rappelle l’importance de consulter un vrai professionnel de la santé avant d’apporter des changements à son régime. Elle est néanmoins heureuse de voir que les échanges au sujet de l’alimentation sont plus ouverts, notamment à propos du lien entre le cerveau et l’intestin, et des bienfaits que procure une alimentation diversifiée plutôt que restrictive. «C’est cliché, mais ce n’est pas pour rien qu’on dit que tout est mieux si on le fait avec modération!» Cette approche holistique personnalisée plaît également à Nikitha Kendyala, qui compare le microbiote à une empreinte digitale: «Le fait de comprendre son microbiote n’apporte pas le remède miracle, mais il constitue une partie du chemin vers le mieux-être.»

Quand on reçoit les résultats de notre test Gutcheck — un document de plus de 40 pages truffé d’informations accompagnées de graphiques —, on se surprend à chercher dès le départ quelle est la solution simple à tous nos maux. Et c’est vrai que le rapport contient des renseignements pratiques, notamment une liste d’aliments qu’on devrait manger plus souvent, ceux qu’on devrait consommer moins souvent ou avec modération, en fonction de notre microbiote. On pourrait y lire, par exemple, qu’il faudrait boire plus de café noir, manger plus de chocolat noir ou réduire notre consommation de chou frisé. 

La santé est un sujet complexe, et les tests à domicile peuvent s’avérer des outils utiles pour démystifier certains problèmes de santé qui affectent les intestins ou toute autre partie de notre corps. Après tout, il existe déjà aux États-Unis, en vente libre, des tests de grossesse, des tests pour la COVID-19, l’angine streptococcique, les IST, les tests de fertilité et même de paternité — et la demande pour ce genre de produits ne cesse de croître. Il ne s’agit pas de remplacer les tests offerts par le système de santé ni de se substituer aux conseils d’un spécialiste en médecine, mais de nous offrir un peu plus de connaissances et d’autonomie, le tout dans le confort de notre domicile (notamment de notre salle de bains).