Santé et forme
Fertilité assistée : avancées technologiques et nouvelles options
Des cliniques aux allures de spa jusqu’aux embryons évalués par l’IA, l’innovation fait des bébés dans le domaine de la fertilité.
par : Caitlin Kenny adapté par Annie Rousseau- 12 nov. 2024

COLLAGE : ANNE-SOPHIE PERREAULT
C’est dans une pièce digne de Pinterest aux teintes d’inspiration norvégienne et aux murs lambrissés de bois que vous entrez. De jolis fauteuils tout en courbes agrémentent l’espace. Une fois passé le somptueux salon d’accueil, vous arrivez au vestiaire. Pardon, à votre vestiaire, où vous enfilez une robe de chambre bien douillette. Ne reste plus qu’à vous installer confortablement et à attendre qu’on vous appelle. Inspirez. Expirez.
Eh non, on ne vient pas à la clinique Pollin pour s’offrir un massage ou un soin du visage, mais pour consulter des spécialistes de la procréation médicalement assistée (PMA). On se croirait pourtant bel et bien au spa en arrivant à cette toute nouvelle clinique de fertilité de Toronto. Mais ici, on pratique plutôt des prélèvements sanguins et des échographies endovaginales, en plus de la pléthore de traitements que nécessite le processus de PMA. La Dre Kim Garbedian, directrice médicale de la clinique, affirme: «Je dis toujours à mes patientes que je ne peux pas changer le fait qu’elles doivent passer par là, mais que je peux assurément faire en sorte que l’expérience soit plus agréable.»
Une scène à des années-lumière d’une certaine chambre d’hôpital de Manchester, en Angleterre, où, le 12 novembre 1977 à minuit, un embryon a été transféré dans l’utérus d’une femme qui donnerait naissance à Louise Brown, le premier bébé au monde issu de la fécondation in vitro (FIV). Près de 47 ans plus tard, les cliniques ultramodernes comme Pollin et Twig Fertility, à Toronto, ou encore Alberta Reproductive Center (ARC), à Edmonton, demeurent l’exception dans un monde où bien des patientes disent se sentir comme des numéros. Étant donné la quantité de gens qui peuvent bénéficier de traitements comme la FIV — qu’il s’agisse de couples LGBTQIA2S+, de personnes célibataires ou de Canadiens souffrant d’infertilité (16 % de la population du pays), il y a tout lieu de repenser l’aménagement de ces lieux pour leur donner une dimension plus humaine et personnalisée.
L’avènement de cliniques nouveau genre est sans doute le reflet des avancées scientifiques qui ont transformé le secteur de la fertilité. «On a fait beaucoup de chemin», estime le Dr Dan Nayot, le directeur médical du réseau de cliniques The Fertility Partners, réparties dans l’ensemble de l’Amérique du Nord. «Au départ, on avait très peu de connaissances en physiologie de base. On ne savait pas grand-chose sur les ovules, les spermatozoïdes et l’interaction entre les deux.» En fait, la science a progressé à la vitesse grand V depuis la naissance de la petite Louise. L’embryon alors utilisé provenait d’un seul ovule, prélevé par laparoscopie dans un des ovaires de sa mère, Lesley. Cet ovule avait ensuite été fécondé avec le sperme de son père dans une boîte de Petri, puis l’embryon ainsi créé avait été transféré quelques jours plus tard dans l’utérus de Lesley. Aujourd’hui, chaque étape du processus de FIV a été revue et améliorée. On administre d’abord des médicaments pour favoriser la stimulation ovarienne et le développement folliculaire afin d’obtenir le plus d’ovules possible. Ces ovules sont ensuite prélevés à l’aide d’une sonde à ultrasons munie d’une fine aiguille guidée à travers la paroi vaginale jusqu’aux ovaires. Puis, on procède à la fertilisation des ovules par des spermatozoïdes triés sur le volet. On peut ensuite soumettre les embryons à une biopsie et à une analyse génétique, et cryoconserver les meilleurs candidats en vue d’une utilisation ultérieure.
Même les ovules, ces cellules uniques microscopiques, peuvent maintenant être congelés et décongelés. «C’est l’une des grandes tendances que l’on remarque: de plus en plus de femmes désirent préserver leurs ovules. Elles veulent avoir une autonomie reproductrice, un certain contrôle, et venir confirmer leur fertilité pour ensuite mieux planifier leur avenir. Ce processus s’est beaucoup démocratisé ces cinq dernières années», dit la Dre Beauchamp, obstétricienne-gynécologue-fertilologue à la clinique montréalaise ovo. «Après avoir déterminé la réserve ovarienne d’une patiente, on peut mieux la guider dans le processus selon ses défis particuliers, son âge et ses envies», dit-elle. «Dans notre milieu, ajoute le Dr Nayot, certains affirment que les grandes percées scientifiques ont déjà eu lieu. Notre taux de réussite plafonne; bon nombre d’entre nous pensent que les grandes innovations porteront désormais sur l’accès aux soins et l’expérience des patientes.»
«C’est l’une des grandes tendances que l’on remarque: de plus en plus de femmes désirent préserver leurs ovules. Elles veulent avoir une autonomie reproductrice, un certain contrôle, et venir confirmer leur fertilité pour ensuite mieux planifier leur avenir.»
Il y a environ 35 cliniques de fertilité au Canada, et l’offre peine à suffire à la demande, tout particulièrement en milieu rural. Il faut plus de cliniques, et la bonne nouvelle est que de nouveaux programmes rendent la PMA plus accessible. Un seul cycle de FIV peut coûter dans les 15 000 $, et il est souvent nécessaire d’effectuer plus d’un cycle. C’est pourquoi un nombre grandissant d’employeurs canadiens — les grandes banques, Apple et Starbucks, par exemple — offrent des avantages sociaux liés à la fertilité. Le gouvernement du Québec couvre un cycle complet de FIV depuis novembre 2021. La Colombie-Britannique a par ailleurs récemment annoncé qu’elle serait la huitième province canadienne à offrir une couverture ou un remboursement pour les traitements de FIV. Cette déclaration est survenue quelques jours après que la Cour suprême de l’Alabama a décrété que les embryons congelés étaient des «enfants». De nombreuses cliniques de fertilité ont alors interrompu leurs activités dans cet État, par crainte de poursuites pénales liées à l’élimination des embryons surnuméraires ou aux dommages accidentels pouvant découler des biopsies, du transport des embryons ou d’autres types de manipulations. «C’est une dichotomie intéressante: au Canada, on soutient les traitements de fertilité et de FIV à grand renfort d’investissements, alors qu’au sud de la frontière, les mesures sont malheureusement de plus en plus restrictives», fait remarquer la Dre Garbedian. Et le Dr Nayot croit qu’en conséquence, le tourisme médical sera appelé à prendre de l’ampleur.
«C’est une dichotomie intéressante : au Canada, on soutient les traitements de fertilité et de FIV à grand renfort d’investissements, alors qu’au sud de la frontière, les mesures sont malheureusement de plus en plus restrictives.»
Outre les soins dispensés dans les cliniques, on trouve de plus en plus de produits axés sur le soutien du parcours de fertilité à domicile. L’entreprise torontoise Bird&Be propose un test d’urine permettant de détecter une diminution de la réserve ovarienne, ainsi qu’un test numérique évaluant la qualité, la motilité et la concentration des spermatozoïdes. L’idée est de sensibiliser les gens à leur santé reproductive et de les inciter à consulter plus rapidement si nécessaire, car l’âge est un facteur déterminant en matière de fertilité. «Je rêve du jour où les femmes dans la vingtaine seront mieux au fait que leur âge reproducteur a une limite… et du jour où la préservation des ovules sera accessible à toutes!», dit la Dre Beauchamp, qui rappelle que ce processus coûte, au Québec, environ 7000 $. Certaines personnes évitent même de se rendre dans une clinique en utilisant les trousses d’insémination maison offertes par Mosie Baby, aux États-Unis, et Béa Fertility, au Royaume-Uni (la livraison n’est pas offerte au Canada). Un choix intéressant pour les aspirants parents qui cherchent à concevoir sans rapports sexuels, que ce soit avec le sperme d’un donneur ou en cas de dysfonctionnement sexuel.
L’arrivée de ces produits va de pair avec la montée des tribunes en ligne consacrées à la fertilité. La communauté TikTok #TTCommunity (pour Trying to conceive) enregistre 3,6 milliards de vues. Sur Instagram, Amy Schumer a demandé conseil à des femmes ayant eu recours à la FIV. Chrissy Teigen a rappelé à ses abonnés qu’un ventre gonflé pouvait être le signe d’un début de FIV, et non d’un début de grossesse. «Il y a du progrès en matière de déstigmatisation, constate la Dre Garbedian. De plus en plus de gens se sentent à l’aise de parler ouvertement de leur parcours de fertilité, mais il y a encore du chemin à faire.»
Pour offrir un meilleur soutien aux patientes, il faut d’abord comprendre à quel point ces problèmes complexes ont des répercussions sur toutes les sphères de leur vie. «L’infertilité a un impact psychologique énorme, qui dépasse l’infertilité en soi, dit la Dre Garbedian. Il ya les prises de sang et les échographies à faire plusieurs fois par mois, les montagnes russes du cycle d’ovulation et des tests de grossesse négatifs, le fardeau financier, le fait de devoir organiser sa vie autour de tout ça…» La médecin cite une étude qui a révélé que la fréquence des troubles dépressifs chez les patientes souffrant d’infertilité était comparable à celle qu’on observe chez les patients atteints d’un cancer. «On n’a pas de pouvoir sur notre fertilité, ajoute-t-elle. L’infertilité est une chose qu’on subit, et non qu’on provoque. Si on se casse un bras, on va à l’hôpital pour le faire réparer. Dans le cas de l’infertilité, rien ne garantit qu’on finira par avoir un bébé. Voilà ce qui est le plus difficile.» C’est l’une des raisons pour lesquelles sa clinique offre des services de consultation, de naturopathie et d’acupuncture. Même son de cloche à la Clinique ovo. «Les traitements de fertilité peuvent être très anxiogènes pour les patientes et leur partenaire, dit la Dre Beauchamp. On travaille avec des psychologues qui soutiennent les couples, qui les aident à gérer les montagnes russes d’émotions que suscite ce processus médical. L’approche, aujourd’hui, est tournée vers le bien-être des couples et des patientes.»
«L’infertilité est une chose qu’on subit, et non qu’on provoque. Si on se casse un bras, on va à l’hôpital pour le faire réparer. Dans le cas de l’infertilité, rien ne garantit qu’on finira par avoir un bébé. Voilà ce qui est le plus difficile.»
Les progrès de l’industrie ne se résument pas à des boiseries aux tons clairs et à des fauteuils confortables. Dans les laboratoires du monde entier, l’innovation scientifique donne naissance aux prochaines grandes avancées. Le Dr Nayot fait partie du camp des optimistes qui s’attendent à de nouvelles percées dans le domaine de la fertilité. Il fait même tout son possible pour s’en assurer en tant que cofondateur et médecin-chef de Future Fertility, une société basée à Toronto qui utilise l’IA pour évaluer la qualité des ovules. Cette technologie est déjà mise à profit dans plus de 20 pays, dont le Canada. «L’ovule est la pièce la plus importante du puzzle reproductif, mais on ne peut pas évaluer visuellement un ovule», dit-il. Les patientes qui ont fait congeler leurs ovules ne pouvaient donc pas avoir une idée précise de leur qualité. «En entraînant l’IA à partir des résultats obtenus avec des milliers et des milliers d’ovules, on peut apprendre à la machine à déterminer si un spectre d’ovules est de bonne ou de moins bonne qualité, ce qui permet de générer des prédictions personnalisées et de bien conseiller les patientes.» La Dre Beauchamp explique que l’on peut aussi déterminer la qualité des embryons grâce à cette technologie. «Avec l’aide de l’IA, on peut déterminer ceux qui ont le plus de chances de mener à une naissance vivante.» Comme toujours, dans le vaste monde des traitements de fertilité, elle rappelle que rien n’est garanti, mais que travailler avec l’IA augmente le taux de réussite. On étudie également la possibilité de recourir à l’IA pour prédire le protocole de traitement le plus adapté à une patiente en fonction de son âge, de son bilan hormonal et ainsi de suite. «L’utilisation de l’IA relève moins de la science-fiction que de l’inévitable», déclare le Dr Nayot.
On flirte toutefois avec la science-fiction du côté de la gamétogenèse in vitro, qui consiste à fabriquer des ovules et des spermatozoïdes à partir de cellules souches. C’est ainsi que le généticien japonais Katsuhiko Hayashi est parvenu à créer des ovules à partir de cellules cutanées prélevées sur des queues de souris. D’autres recherches portent sur la découverte d’une cellule souche ovocytaire qui pourrait rendre la ménopause réversible. D’autres encore cherchent à revitaliser des ovules vieillissants en leur injectant du cytoplasme provenant des ovules sains d’une autre femme, ou à épaissir la paroi de l’utérus à l’aide de plasma riche en plaquettes afin de la rendre plus réceptive à l’implantation d’un embryon.
Peu importe ce qui naîtra de ces recherches, les patientes et les cliniques comme ovo et Pollin seront à l’affût des prochaines avancées. «Même avec la FIV, les taux de réussite sont de l’ordre de 20 à 60 %, indique la Dre Garbedian. Alors, la moindre petite chose qui peut nous faire gagner 1 ou 2 % et augmenter les chances de nos patientes a une grande importance.»
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