Sur les dessins de mon enfance, même les plantes et les chiens ont des taches de rousseur», se remémore Remi Brixton, fondatrice de la marque de maquillage Freck Beauty, confirmant son obsession de longue date pour les pommettes tavelées. «Je ne comprenais pas pourquoi on se moquait des jeunes qui avaient des taches de rousseur dans la cour de récré. Je les admirais tellement! À mes yeux, c’était la partie la plus belle et la plus unique de leur visage.» 

Peu de gens en auraient dit autant de la fin du 19e  siècle au début du 20e  siècle. Les taches de rousseur étaient alors considérées comme inesthétiques. (Ces taches apparaissent après une exposition au soleil quand on est porteur du gène MC1R. Elles sont inoffensives, mais les personnes qui en ont sont plus vulnérables aux dommages causés par les rayons UV.) À l’époque, les publicités de produits de beauté présentaient les taches de rousseur comme un défaut dont il fallait se débarrasser à l’aide de crèmes éclaircissantes. 

C’est vers le milieu des années 1950 qu’on commence à les associer à une vie de plaisirs lascifs au soleil et à leur trouver un certain charme, surtout en voyant les Twiggy et les Jane Birkin de ce monde assumer les leurs dans les années 1960. Le vent tourne à un point tel qu’en 1995, Chanel lance le Crayon Rousseur et qu’en 2003, Lancôme commercialise le crayon Freckle, tous deux offerts en série limitée. Au milieu des années 2000, des mannequins comme Maggie Rizer et Devon Aoki, ainsi que des stars telles que Lucy Liu entretiennent la tendance. Pendant ce temps, dans les coulisses des passerelles, les artistes maquilleuses, notamment Charlotte Tilbury et Gucci Westman, dessinent des minois rousselés aux mannequins à l’aide d’eye-liners et de crayons à sourcils, et leur donnent tantôt une allure sportive, tantôt un air rétro des années 1960-1970. 

En constatant qu’il n’existait pas de produit de maquillage uniquement destiné à créer de fausses taches de rousseur, Remi Brixton, alors étudiante universitaire, se donne pour mission d’en inventer un. Une «communauté d’irréductibles adeptes des taches de rousseur» qu’elle a rencontrés en ligne l’encourage et, en 2017, elle lance Freck OG, un petit tube de pigment muni d’un petit pinceau applicateur (la marque Freck Beauty a depuis lancé un plus grand format, Freck XL, ainsi qu’une version plus foncée, Freck Noir). L’entreprise canadienne Saltyface propose également Freckle Paint, un produit conçu pour imiter le teint tacheté dont certaines personnes profitent après une journée passée à la plage. Devant cet engouement, les gens qui ont des taches de rousseur naturelles se réjouissent de voir leurs petits picots mis à l’honneur. Bethany Menzel, la fondatrice de Saltyface, raconte: «On nous contacte en nous disant: “C’est tellement chouette que les taches de rousseur soient maintenant célébrées. J’ai toujours eu l’impression que je devais cacher les miennes.”» 

Aujourd’hui, on cherche au contraire à les magnifier, voire à les créer de toutes pièces. Après que Meghan Markle a fièrement exhibé les siennes le jour de son mariage, en 2018, on a assisté à une vague de tatouages de taches de rousseur. Shaughnessy Otsuji, tatoueuse et copropriétaire du Studio Sashiko, à Vancouver, avait pour habitude de se dessiner des taches de rousseur jusqu’à ce qu’elle obtienne sa certification en tatouage cosmétique. Elle a ainsi troqué le crayon contre un maquillage permanent il y a environ neuf ans. Après avoir publié un avant-après sur Instagram, elle a vu la demande pour ce genre de technique exploser. Depuis, les tatouages de taches de rousseur n’ont cessé de gagner en popularité. 

«Il y a des périodes, je dirais même des saisons, plus occupées que d’autres», dit la tatoueuse, qui remarque un plus grand achalandage à la fin de l’été. De nombreux clients viennent alors faire foncer les taches de rousseur qui sont apparues sur leur visage au cours des mois précédents. Certains d’entre eux les avaient même fait effacer auparavant au laser. D’autres constatent que leurs petits picots se sont estompés avec les années et souhaitent retrouver leur air de jeunesse. 

Pour tatouer des taches de rousseur, Shaughnessy Otsuji utilise une encre diluée. «Je trouve que ça donne un aspect plus réaliste. Je dilue certaines taches plus que d’autres pour varier leur degré d’opacité.» Elle alterne aussi les formes et les tailles en utilisant des aiguilles différentes. «Plus elles sont irrégulières, plus elles ont l’air vraies.» En plus de les répartir sur le nez et les joues, elle aime en poser quelques-unes par-ci par-là, sur la poitrine et les épaules. Les taches de rousseur permanentes pâlissent avec le temps et disparaissent au bout d’environ deux ou trois ans, parce que l’encre diluée s’estompe sous l’effet des exfoliants et des soins pour la peau à base d’actifs comme le rétinol. 

L’attrait des taches de rousseur, lui, ne semble pas près de s’estomper. Certaines célébrités en ont fait un élément central de leur look. C’est le cas de la mannequin Emily Ratajkowski et notamment de Hailey Bieber, qui n’a pas manqué d’inclure les taches de rousseur dans la tendance maquillage Strawberry Girl, lancée l’été dernier. Et pendant le tournage de Priscilla, la réalisatrice, Sofia Coppola, a demandé à la maquilleuse, Jo-Ann MacNeil, de s’assurer qu’on voie toujours les taches de rousseur de l’actrice Cailee Spaeny à travers son maquillage, question de préserver le caractère innocent et candide du personnage. 

Plus qu’une simple lubie passagère, la popularité des taches de rousseur s’explique peut-être même par la nostalgie d’une époque révolue et des jours d’insouciance qu’elles évoquent. «Qu’on ait eu ou non des taches de rousseur, elles sont associées à bien des souvenirs et à bien des expériences pour un bon nombre d’entre nous, affirme Shaughnessy Otsuji. Je pense qu’elles ont une place spéciale dans le cœur des gens.» 

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