Livres
31 janv. 2013

Dans le bureau de Marie-Sissi Labrèche

Par Danielle Laurin

Charles Briand Auteur : Elle Québec Crédits : Charles Briand

Livres
31 janv. 2013

Dans le bureau de Marie-Sissi Labrèche

Par Danielle Laurin

Elle avait 30 ans à la parution de son premier livre, une autofiction punchée, corrosive et jouissive au titre évocateur: Borderline. Il a coulé beaucoup d'eau sous les ponts depuis. «J'ai fait un mégaménage dans ma vie!» s'exclame Marie-Sissi Labrèche, ravie.

L'écrivaine de 43 ans partage aujourd'hui son quotidien avec un mari ingénieur et un petit Charlie de près de trois ans. Elle prépare d'ailleurs un roman à saveur familiale, qui traite du poids de l'héritage. «Dans ce livre, je m'adresse à un bébé imaginaire. J'avais commencé à l'écrire quand j'étais enceinte de trois mois. J'avais rédigé 100 pages... Quand je les ai reprises, j'en ai "scrapé" 40. Je fais ça régulièrement!»

Entre-temps, elle a publié un recueil de nouvelles, Amour et autres violences (Boréal), qui réunit plusieurs textes composés au fil des ans et où le sexe torride est omniprésent. «Parce que je me mets moi-même en scène, les gens pensent que tout ce que je raconte est vrai. Pas du tout. Je n'ai pas vécu la moitié de ce que je raconte dans ce livre. Ce n'est pas une autobiographie: je fais de l'autofiction.»

Le cinéma l'occupe de plus en plus. Elle planche sur une énième mouture d'un scénario qui tourne autour d'un groupe de jeunes dans la vingtaine. Aux commandes de la réalisation du film intitulé provisoirement Nous sommes loups : Charles Binamé. «Ça fait quatre ans qu'on travaille là-dessus, Charles et moi, ça avance lentement mais sûrement. » Autre projet qui l'allume, plus récent: un long métrage qui explore le thème de la folie: «Des producteurs se sont montrés intéressés; ça m'excite!»

Il est 2 h de l'après-midi. Bébé est à la garderie, Papa au travail. Marie-Sissi nous accueille dans son nid familial, qui est aussi son lieu d'écriture. «Mon bureau, c'est ma chambre. J'écris à l'ordi, le plus souvent couchée dans mon lit. Je ferme les rideaux, je m'installe sous les couvertures, et je pars.»

«L'appartement est petit et je laisse le plus de place possible à Bébé, alors je n'ai plus vraiment d'espace à moi. Mais ça ne me dérange pas du tout!»

«J'ai jeté tous les manuscrits de mes livres. Je me suis aussi débarrassée des journaux intimes que j'ai écrits depuis l'âge de 19 ans. Je suis incapable d'accumuler. Mon mari me surveille tout le temps, parce que je jette trop. Je n'ai même pas gardé les pyjamas de bébé de Charlie. Ma grand-mère, qui m'a élevée, était comme ça: elle jetait tout, tout le temps. Quand mon grand-père est mort, elle a découpé toutes les photos où il apparaissait. C'était drastique.»

«Le scénario de Borderline est un des rares documents que j'ai gardés. Le film a été une aventure formidable. Mais aussi une expérience très drainante. À la fin, j'ai fait une dépression: c'était trop. J'avais tout donné. Moi, les limites, j'ai beaucoup de difficulté avec ça. Cette fois-là, je les ai complètement dépassées; je n'en avais plus... Il reste que, pour moi, le cinéma est une ouverture sur un autre monde. C'est pour ça que je veux continuer à travailler dans ce domaine. C'est vraiment quelque chose d'entendre ses mots dans la bouche des comédiens... Borderline, en plus, c'était tellement proche de moi. Ça raconte une bonne partie de ma vie, de mon enfance, même si tout n'est pas vrai. Par exemple, je ne me suis pas mise toute nue dans un party. Isabelle Blais, dans le film, c'est moi et ce n'est pas moi. Elle a gardé une petite distance, pour ne pas juste "reproduire" ce que je suis. Je suis plus nerveuse, beaucoup plus que le personnage. Et puis, ma mère, on l'a essentiellement montrée en pleine crise de psychose mais, au quotidien, elle n'est pas toujours comme ça.»

«Je crois que, quand on écrit au je, on est plus à risque. C'est ma petite théorie. C'est pourquoi je me mets souvent en scène dans ce que je fais. Je sais qu'une fois que c'est parti, je n'ai plus le choix de me lancer dans la fosse aux lions et de me donner au maximum. C'est comme ça que je le sens. Je suis comme un fildefériste qui dit: "OK, il ne faut pas que je tombe."»

«Quand j'ai entrepris ma maîtrise, j'avais déjà commencé Borderline. Mais je ne savais pas ce que c'était, l'autofiction. Je me foutais du mot, je savais seulement que je voulais être le personnage de mon livre. Puis, Christine Angot a écrit L'inceste en 1999, soit un an avant la publication de Borderline. Wow! Ça sortait tellement des sentiers battus! Angot, c'est comme ma matante de l'autofiction.»  

«Le chapeau melon a une signification toute particulière pour moi. J'en ai porté un longtemps. C'est lié au personnage de Sabina, dans L'insoutenable légèreté de l'être, de Kundera, incarnée au cinéma par la merveilleuse Lena Olin. C'est le personnage que j'ai le plus aimé au monde. Quand elle met son chapeau melon, elle devient un personnage ludique. Il y a un moment où elle rencontre un prof d'université qui pourrait être l'homme de sa vie, mais elle le quitte, parce qu'il lui enlève son chapeau de la tête: il n'a rien compris. De 18 à 30 ans, je voulais une vie sans attaches, je souhaitais être libre, comme Sabina. J'avais peur d'être avalée par un couple.»

«À l'âge de 25 ans, je faisais partie d'un groupe de musique. L'aventure a duré deux ans. En 1996, on a même enregistré un disque. J'étais encore étudiante à l'époque. J'avais commencé un bac en sexologie; ensuite, j'ai étudié en histoire, puis en création littéraire.»

«Ducharme a ouvert de l'espace en moi. Il m'a donné le droit d'injecter de la folie dans ce que je faisais, de jouer avec les mots, d'adapter la syntaxe à ma façon de m'exprimer: je parle vite et je respire quasiment au milieu de ma phrase...»

«Ma robe de mariée est de Georges Lévesque. Je la porte seulement dans les grandes occasions. Je l'ai mise entre autres à la première du film Bordeline... Quand je l'ai vue pour la première fois, je me suis dit tout de suite: "C'est la robe qu'il me faut!" Une robe de clown. Parce que j'épousais un clown: quand j'ai connu JD [Jean-Daniel], il avait perdu son emploi comme ingénieur et il travaillait comme clown. On s'est rencontrés à une fête, le 14 février 2003. Il portait un costume multicolore... et il avait un chapeau melon sur la tête.»

 

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