Cinéma et Télé
28 nov. 2014

Les antihéros de la télé

Par Marie-Claude Élie Morin

Auteur : Elle Québec

Cinéma et Télé
28 nov. 2014

Les antihéros de la télé

Par Marie-Claude Élie Morin

On l'a vu produire des quantités de crystal meth, nettoyer des restes humains, manipuler son associé, mentir à sa femme et devenir un monstre de cupidité... Et pourtant, pendant six ans, on a été accros des aventures de Walter White, le prof de chimie converti en trafiquant de drogue de la série Breaking Bad. Puis, ç'a été au tour de Frank Underwood, le politicien véreux, menteur et meurtrier de House of Cards, d'exercer sur nous une véritable fascination. Depuis le début des années 2000, les figures paternelles et héroïques qu'on avait l'habitude de voir au petit écran ont fait place à une génération d'antihéros. Parfois, ce sont des personnages tourmentés, comme Nick Berrof, le policier taciturne de 19-2 qui est rongé par la culpabilité et plutôt agressif... parfois ce sont carrément des assassins, comme le brillant psychopathe de Dexter. On est loin de Steve Austin, le héros aux pouvoirs bioniques de L'homme de six millions, et des courageux policiers de Chips, toujours prêts à défendre la veuve et l'orphelin. «Les personnages des émissions populaires des années 1950 et 1960 étaient plutôt unidimensionnels», fait remarquer Richard Therrien, chroniqueur télé au journal Le Soleil. «Maintenant, à la télé, on voit davantage de héros habités par des paradoxes.»

Stéfany Boisvert, doctorante en communications à l'UQAM, s'intéresse justement à la représentation des hommes dans les téléséries. Elle est d'avis que, depuis la diffusion des Sopranos sur la chaîne américaine HBO en 1999 - mettant en scène Tony Soprano, un mafioso aux prises avec des angoisses existentielles -, on n'a jamais vu autant d'antihéros au petit écran. «Les personnages masculins d'aujourd'hui ne sont plus des héros infaillibles qui soumettent tout le monde à leur autorité. Par exemple, Walter White, dans Breaking Bad, est très loin du père de famille idéalisé du téléroman Papa a raison

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Héros au bord de la crise de nerfs

Selon Stéfany Boisvert, les téléséries produites ces dernières années au Québec et aux États-Unis déboulonnent l'archétype de l'homme viril et courageux, à une période où la société remet en cause ce modèle traditionnel. «Marc Forest dans Minuit, le soir ou encore Steve Chouinard dans Les Invincibles s'interrogent sur leur identité, leurs relations amoureuses et leur place dans la société. Ce sont des personnages plus complexes qu'avant, plus réalistes, et leurs questionnements sont le reflet des nouveaux rapports hommes-femmes dans la société.»

Les nouvelles téléséries ont aussi changé la façon de raconter des histoires. On recourt souvent à des techniques narratives comme le flashback et le monologue, ce qui permet d'exprimer l'intériorité des protagonistes et d'approfondir leur psychologie. «On montre de plus en plus les émotions des personnages, leurs questionnements, leurs conflits et leurs paradoxes», ajoute la chercheuse.

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Dans la télésérie The Walking Dead, Rick Grimes incarne à merveille cette masculinité nuancée. C'est un père dévoué et un policier courageux, prêt à combattre les zombies qui ont envahi sa communauté. Toutefois, ce rôle de chef finit par lui peser et Grimes devient, au fil des épisodes, égoïste, pessimiste et même misanthrope. Il est vulnérable, plein de contradictions, et c'est justement ce qui nous séduit autant chez lui.

Selon Simon Louis Lajeunesse, auteur de l'essai L'épreuve de la masculinité, on doit se réjouir de la popularité des antihéros qui sont sensibles, rongés par le doute ou la culpabilité et qui prennent leur rôle de père au sérieux. «Il y a 50 ans, l'homme idéal était insensible, peu intéressé par ses enfants et il devait agir en superhéros. Enfin, on montre des hommes qui aiment, qui souffrent, qui s'interrogent sur leurs relations. On donne à l'homme une dimension humaine, imparfaite.»

De vrais hommes, quoi. Comme on les aime.

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Affreux, sales et méchants

Que les héros n'aient plus à être surhumains, c'est bien. Mais qu'est-ce qui explique leur tendance à adopter une morale douteuse? Le journaliste Richard Therrien y voit surtout une stratégie des chaînes spécialisées - HBO, AMC ou encore le site Netflix - pour attirer un public jeune et exigeant, plutôt indifférent au contenu des chaînes généralistes. «Afin de maintenir l'intérêt de cet auditoire, les séries doivent être audacieuses, prendre des risques et proposer des intrigues moins traditionnelles», explique-t-il. Selon lui, les séries les plus addictives sont justement celles qui parviennent à rendre attachant un protagoniste qui commet des gestes répréhensibles. «C'est le genre de personnage qui nous tient en haleine: on se demande constamment jusqu'où il va aller!»

La doctorante Stéfany Boisvert est du même avis. «On est facilement fascinés par les héros qui transgressent les interdits. Ils nous font nous interroger sur nos propres limites. On se demande ce qu'on ferait à leur place, ce qui suscite beaucoup de discussions.» Les personnages masculins ne sont toutefois pas les seuls à révéler une part d'ombre. La mère de famille trafiquante de drogue de la série Weeds ou encore les détenues de Orange Is the New Black nous prouvent que les héroïnes sont, elles aussi, passées dans le tordeur!

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Galerie photos

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Les antihéros de la télé

1954 - JIM ANDERSON - PAPA A RAISON

Père de famille exemplaire, il prodigue toujours le conseil juste à ses enfants

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Getty Images

Les antihéros de la télé

1980 - THOMAS MAGNUM - MAGNUM P.I.

Ce détective privé au physique athlétique élucide des crimes sous les tropiques d’Hawaï.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Alamy

Les antihéros de la télé

1990 - PIERRE LAMBERT - LANCE ET COMPTE

Le joueur étoile au tempérament bouillant de l’équipe de hockey Le National est prêt à tout pour réaliser ses rêves.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Robert Nadon / La Presse

Les antihéros de la télé

1999 - TONY SOPRANO - THE SOPRANOS

Sa force: Charismatique et bon vivant, ce mafioso peut compter sur la loyauté de ses acolytes. Même si c’est son oncle, Junior, qui détient le titre de parrain, Tony est le stratège qui, des coulisses, protège les intérêts des siens. Sa faiblesse: Ce sociopathe avéré recourt facilement au meurtre et à la violence pour aboutir à ses fins. Ses secrets: Il consulte une psychiatre qui tente de l’aider à mieux gérer ses problèmes d’anxiété, de dépression et de rage. Sa relation avec sa mère, une manipulatrice dont il est le souffre-douleur, est particulièrement tordue. Les femmes de sa vie: Grand séducteur malgré son physique peu avantageux, il collectionne les maîtresses. Son épouse fidèle, Carmela, voudrait bien avoir la force de le quitter, mais elle n’y arrive pas.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Getty Images

Les antihéros de la télé

2005 - CARLOS FRÉCHETTE - LES INVINCIBLES

Sa force: Son amitié indéfectible pour Steve, Rémi et P-A, pour laquelle il est prêt à tout, même à conclure un pacte de rupture avec sa blonde pour profiter de la vie de célibataire avec ses amis. Ses faiblesses: Mou, irresponsable, immature, Carlos est l’incarnation même du looser qui, à 30 ans, est toujours ouvrier dans un abattoir de poulets et surtout soumis à sa blonde tyrannique, Lyne-la-pas-fine. Son secret: Comme il est incapable de laisser sa blonde et d’avouer sa lâcheté à ses amis, il s’empêtre dans les mensonges pour ne décevoir personne. La femme de sa vie: Malgré les caprices et les exigences qu’elle lui fait subir, Lyne demeure celle qui domine son coeur.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Bertrand Calmeau

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2007 - DON DRAPER - MAD MEN

Sa force: Si Don Draper incarne l’idéal masculin des années 1960 – viril, peu bavard et bourreau de travail –, sa force réside dans sa grande sensibilité, qui lui permet d’imaginer des campagnes publicitaires audacieuses. Sa faiblesse: Il est enfermé dans une masculinité étouffante qui l’isole et l’empêche d’exprimer ses émotions, à un moment où la société, en pleine mutation, se débarrasse de ses carcans. Son secret: Il n’est pas Don Draper. Il a volé cette identité à son lieutenant, qui a été tué pendant la guerre de Corée. Les femmes de sa vie: Elles sont trop nombreuses pour être comptées! Coureur de jupons invétéré, il trompe allègrement sa première femme, Betty, et n’est pas plus fidèle à sa seconde épouse, Megan.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Alamy

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2008 - WALTER WHITE - BREAKING BAD

Sa force: Ce brillant chimiste est parvenu à mettre au point du Blue Sky – de la méthamphétamine de couleur bleue, pratiquement pure, qui lui permet de faire fortune. Sa faiblesse: Atteint d’un cancer aux poumons, Walt s’est lancé dans le commerce de crystal meth pour payer ses traitements et éviter ainsi d’endetter sa famille. Il est toutefois rapidement gagné par la cupidité et se transforme en puissant seigneur de la drogue, manipulateur, violent et sans scrupule. Son secret: À part son associé et ancien élève, Jesse, personne ne sait que ce prof de chimie introverti est un meurtrier et un trafiquant de drogue. La femme de sa vie: Son épouse, Skyler, qui est assez contrôlante, devient de plus en plus méfiante à la suite de ses mensonges et de ses absences inexpliquées.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Alamy

Les antihéros de la télé

2011 - NICHOLAS BRODY - HOMELAND

Sa force: Au premier regard, ce sergent de la marine américaine a tout pour incarner l’archétype du patriote. Après avoir passé huit ans en Irak comme prisonnier de guerre, il revient au bercail décoré de multiples honneurs et on le pressent même pour une carrière politique. Sa faiblesse: Comme il a été torturé et manipulé psychologiquement pendant sa captivité, sa boussole morale semble détraquée. Il est tiraillé entre son amour pour sa famille et la déférence qu’il garde pour son ancien bourreau. Son secret: Il a été recruté comme agent-secret par une organisation terroriste qui prépare une attaque contre les États-Unis. Les femmes de sa vie: Son mariage avec sa femme, Jessica, menant à l’impasse, il éprouve un amour impossible pour Carrie, l’agente de la CIA qui le soupçonne d’être un agent double.

Par : Marie-Claude Élie Morin Source: ELLE Québec, novembre 2014 Crédits: Alamy

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