Se réaliser, s'accomplir, aller au bout de soi. On ne parle plus que de ça, aujourd'hui. Pourquoi est-ce si important et comment y arriver? Des spécialistes répondent à nos questions.
Quelle est LA priorité des Québécoises? Dans une enquête internationale Elle portant sur ce que veulent les femmes, 48 % d'entre nous plaçaient leur «vie personnelle» en tête de liste. Bien loin devant le couple (22 %), les enfants (17 %), le travail (14 %) et les amis (1 %). Distinctes? Pas vraiment: tous pays confondus, près de la moitié des lectrices ont aussi eu le réflexe «moi d'abord». C'est dans l'air du temps. Les rayons des librairies sont tapissés de titres qui invitent à écouter notre petite musique intérieure, pendant que Psychologies, Oprah et autres magazines du je-me-moi font un malheur.
Le plus court chemin vers le bonheur semble désormais passer par soi. Par l'obsédante «réalisation» de soi, qui est devenue l'objectif ultime à atteindre à tout prix... «parce que je le vaux bien», nous rappelle la pub de L'Oréal, qui a flairé la tendance.
Chacun cherche son soi
«Quand Dieu s'est tu, que le “nous” est en crise, il n'y a plus qu'à croire en “je”», indiquait récemment avec justesse un journaliste dans l'hebdomadaire L'Express en guise d'explication à la nouvelle religion du soi. Ce nouveau credo n'a rien d'étonnant, fait observer Pascal Galvani, professeur au Département des sciences humaines de l'Université du Québec à Rimouski, qui s'intéresse depuis longtemps aux questions de sens. «Nous sommes désespérément en quête de balises et de repères. Religion, sciences, politique: les piliers de notre société auxquels nous adhérions tous hier et qui nous reliaient les uns aux autres se sont écroulés. Les certitudes partagées ont disparu. Privés de valeurs communes, nous nous retrouvons seuls face à nous-mêmes, contraints de fabriquer nos propres réponses.»
La mondialisation a aussi fait son oeuvre, suscitant chez plusieurs un sentiment d'impuissance: puisque nous n'avons plus de prise sur le monde, replions-nous dans nos terres intérieures et explorons-les. Dans un tel contexte, il est tout à fait normal qu'un «marché du sens» ait éclos et que le Soi fasse recette. «Les ouvrages du généticien Albert Jacquard ou de l'astrophysicien Hubert Reeves, un roman philosophique comme Le monde de Sophie, tous ces livres ont eu du succès parce qu'ils répondent au même désir de comprendre la marche du monde et, partant, la sienne», note Pascal Galvani.
En fait, cette recherche est ambiguë, remarque-t-il. «D'un côté, plusieurs la font de façon superficielle. De l'autre, certains s'y investissent à fond, s'inscrivant ainsi dans une tradition humaine et spirituelle où chacun tente d'atteindre sa vérité. Bien malin qui pourrait dire à quel groupe appartiennent vos répondantes qui ont choisi la “vie personnelle” comme priorité... Mais tout le monde subit la même pression: cette frénésie vers soi est d'autant plus intense qu'elle est contaminée par la course à la performance. Tout comme on doit réussir sa vie professionnelle, on doit réussir à être heureux. Et comme, à présent, tout est possible, tout est permis, si on échoue, c'est notre faute. Derrière cette quête de sens, il y a beaucoup de désespoir et de souffrances...»
Ne soyons quand même pas pessimistes, poursuit-il. Nous sommes au coeur d'une mutation de la société, soit, mais il y a de l'espoir à l'horizon. «Les nouveaux mouvements militants, aussi bien altermondialistes qu'écologiques, sont liés par un même leitmotiv: il n'y aura pas de transformation sociale sans transformation personnelle. Autrement dit, pour changer le monde, commençons par changer nous-mêmes. C'est bon signe.»
Militantisme à l'échelle humaine, glorification de la qualité de vie dans ses petites manifestations quotidiennes, appétit de réalisation de soi, tout cela converge probablement plus qu'il n'y paraît. «Je ne serais pas surpris qu'il émerge de cet apparent maelström un nouveau code de valeurs communes, plus humaines qui, à nouveau, nous unira les uns aux autres. Tout peut basculer dans le bon sens.» D'ici là, les routes qui mènent à soi restent multiples.
Illustration: Jacques Laplante




