Depuis deux ans, une loi oblige certaines compagnies à nommer au moins 40 % de femmes à leur conseil d'administration. Une idée unique et inspirante.
Chrétien pentecôtiste, marié, père de quatre enfants, les cheveux coiffés à la manière de Stephen Harper, l'ex-ministre conservateur du Commerce et de l'Industrie norvégien, Ansgar Gabrielsen, n'a pas vraiment le profil type du militant féministe. Et pourtant, le 21 février 2002, cet homme de 50 ans a jeté dans la mare de l'establishment de la Norvège un pavé qui provoque encore bien des remous dans ce calme pays. Sans consulter qui que ce soit - pas même le premier ministre -, Ansgar Gabrielsen a convoqué ce jour-là le chroniqueur politique du Verdens Gang, le principal quotidien norvégien, dans son bureau.
Calmement mais fermement, le ministre a fait part au journaliste Alf Bjarne Johnsen de son exaspération devant le peu de place accordé aux femmes dans les conseils d'administration (C.A.) norvégiens et de son intention de proposer une loi pour remédier à la situation. Sur les quelque 2000 administrateurs de ce pays, seuls 6 % étaient des femmes. Une hérésie dans cette contrée où l'égalité entre les sexes a été érigée en dogme. Sept ans auparavant, les représentants des grosses entreprises avaient promis que la situation allait évoluer progressivement. Mais, dans les faits, rien n'avait changé. Alors, Ansgar Gabrielsen a décidé de passer à l'action. Son idée? Forcer les 600 plus grosses compagnies cotées en bourse à intégrer au moins 40 % de femmes à leur C.A. Aussi radicale qu'inédite, la proposition prévoyait également la dissolution des entreprises qui ne se conformeraient pas à la loi!
La nouvelle étalée à la une du Verdens Gang du 22 février 2002 a eu l'effet d'une bombe. Le milieu des affaires a hurlé, la presse financière a protesté et le Parti conservateur, naturellement proche du patronat, a rabroué son influent ministre. «C'est simple, tout le parti était contre ma proposition!» se remémore en riant Ansgar Gabrielsen.
Sigrun Vågeng, responsable des questions sociales à la Confédération des entreprises norvégiennes (NHO), se souvient encore de ce jour comme d'autres se souviennent de la date d'un attentat. «J'étais en congé. Je faisais du ski lorsque mon téléphone cellulaire s'est mis à sonner. Je n'y croyais pas. Ce n'était pas possible. Une telle idée ne pouvait pas venir d'un homme comme lui: conservateur, né dans le sud de la Norvège, la partie la plus puritaine et conservatrice du pays... Non, ce n'était pas possible.»
Sa sortie publique, Ansgar Gabrielsen l'avait longuement mûrie. Il y avait pensé et repensé pendant des mois. «Quand j'en ai parlé, cela faisait à peu près un an que j'étudiais la question», explique l'ancien ministre, aujourd'hui retiré du monde politique. L'origine de sa réflexion? Une étude qui concluait que, parmi les 500 plus grosses compagnies américaines, celles qui réussissaient le mieux comptaient des femmes dans leur C.A. «Mon expérience, tant en politique qu'en affaires, me suggérait également que la variété est quelque chose de positif. Un C.A. composé seulement d'hommes, ce n'est pas souhaitable. Pas plus qu'on ne songerait à y nommer uniquement des économistes. La diversité, c'est bon pour le business», affirme-t-il.
Si le milieu des affaires a freiné des quatre fers, la proposition d'Ansgar Gabrielsen a tout de même reçu de nombreux appuis. Après tout, comme le rappelle l'ancien ministre, «la Norvège est à l'avant-garde en ce qui concerne la question de l'égalité entre les sexes.» Depuis le gouvernement de Gro Harlem Brundtland dans les années 80, qui comptait plus de 50 % de femmes, les partis politiques norvégiens se sont toujours entendus pour avoir un minimum de 40 % de femmes au sein du cabinet.
Considérée depuis cinq ans - selon le Programme des Nations Unies pour le développement - comme le pays offrant la meilleure qualité de vie, la Norvège possède également une politique de congés de maternité enviable. Là-bas, après avoir eu un enfant, les femmes reçoivent 100 % de leur salaire pendant un an. Et les hommes sont forcés de prendre des congés de paternité s'ils ne veulent pas perdre certains avantages financiers! Dans les rues coquettes et prospères d'Oslo, on croise aujourd'hui un nombre record d'hommes en train de promener leurs enfants.
Camilla Lindemann
Photo: Yves Schaëffner




