En Norvège, depuis deux ans, une loi oblige les plus grosses entreprises à nommer au moins 40% de femmes à leur conseil d'administration. Une pratique inspirante? Ce qu'en pensent les politiciennes et les femmes d'affaires d'ici.
Isabelle Hudon
Présidente et chef de direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain
Première femme à occuper ce poste, Isabelle Hudon admet trouver le modèle norvégien audacieux et percutant, mais doute qu'il soit approprié à la réalité. «Les gens qu'on invite aux C.A., que ce soit des hommes ou des femmes, sont des personnes qui ont un bagage d'expertise et d'expérience acquis au fil des ans et qui d'une façon ou d'une autre enrichissent les discussions et les décisions d'une entreprise», explique-t-elle. «Cela ne fait pas si longtemps que les femmes gravitent dans les hautes directions d'organisations, donc le nombre de celles qui sont prêtes à siéger, même s'il s'accroît, est encore restreint. S'investir dans un C.A. demande beaucoup de temps. Contrairement aux hommes, les femmes sont moins promptes à accepter d'en faire partie. Elles analysent davantage leur décision en calculant les répercussions qu'une telle responsabilité aura sur leur vie privée. C'est ce que j'ai fait quand on m'a offert ce poste. Ma première réaction a été d'en évaluer l'impact sur ma vie personnelle et d'en discuter avec mon fils.» Il n'en demeure pas moins, qu'elle souhaiterait voir plus de collègues féminines siéger à des C.A.. «Les femmes et les hommes, parce qu'ils n'ont pas du tout la même approche, se complètent très bien dans les sphères du travail, et c'est beaucoup plus performant quand il y a de la complémentarité», conclut-elle.
Nicolle Forget
Avocate et membre du conseil d'administration de Gaz Métro inc. et du Groupe Jean Coutu inc.
Au cours de sa longue carrière, Nicolle Forget a non seulement siégé à de nombreux C.A., mais a également contribué à la mise sur pied de plusieurs organisations dont la Fédération des femmes du Québec, au milieu des années 1960. Même si elle déplore qu'après toutes ces années, les femmes restent sous-représentées à la tête des entreprises, elle désapprouve l'idée de légiférer sur leur nombre. «Les quotas ne serviraient pas leurs intérêts à long et moyen termes. Les femmes veulent et doivent être reconnues pour leurs compétences et pour ce qu'elle ont à apporter aux entreprises. Pour ma part, je ne voudrais pas être invitée à un C.A. parce qu'il faut atteindre le quota.» Que suggère-t-elle alors? «Sensibiliser les propriétaires d'entreprises et les chasseurs de têtes - ce que font déjà certains groupes avec succès - et faire confiance aux femmes qui sont prêtes à accepter de telles responsabilités, quitte à donner du soutien à celles qui en sentent le besoin. De plus, je dirais que pour être bien préparées, les femmes devraient siéger à des conseils d'organisation bénévole et participer à des campagnes de financement. Elles travailleraient alors de concert avec les membres des C.A. d'entreprises, ce qui leur permettrait d'acquérir de l'expérience et de se faire connaître dans l'action.»
Photo: Isabelle Hudon
Michelle Courchesne
Ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, Parti libéral du Québec
La ministre Michelle Courchesne a beaucoup de difficultés avec cette notion de pourcentage à atteindre. Reconnaissant toutefois que la partie est loin d'être gagnée pour les femmes, malgré les progrès accomplis: «Une loi ne changera pas nécessairement les choses, pense-t-elle. Je crois qu'il y a encore beaucoup de sensibilisation à faire auprès des hommes, mais aussi auprès des femmes. Il faut les inciter à prendre toute cette place qui leur revient, continuer d'expliquer aux plus jeunes pourquoi c'est si important qu'elles poursuivent même si, des fois, elles doutent et trouvent difficile de concilier les responsabilités familiales et professionnelles. Ce n'est pas tout que de leur ouvrir la porte, il faut aussi les convaincre que ça vaut le coup.» Pourquoi? «Parce que l'apport des femmes demeure unique. Les entreprises qui ont des femmes à des postes importants sont beaucoup plus représentatives de la société et davantage susceptibles de prospérer. C'est donc primordial que les femmes puissent et veuillent accéder à ces postes. Elles sont tenaces et déterminées. Elles ont le souci du détail, une façon de faire et un sens de l'être humain complémentaire à celui des hommes qui peut, dans une situation délicate ou complexe, apporter un doigté non négligeable», croit-elle fermement.
Marlene Jennings
Députée de Notre-Dame-de-Grâce/Lachine, Parti libéral du Canada
Première Québécoise noire a avoir été élue députée fédérale et nommée Secrétaire parlementaire du Premier ministre, Marlene Jennings approuve totalement la façon de faire des Norvégiens. «Le processus naturel fait défaut au Canada, car il dépend de réseaux dont peu de femmes font partie», explique cette avocate de formation. «L'évolution est tellement lente que si on veut réellement accroître le nombre de femmes au C.A. des grandes entreprises, je pense que cela prendrait du leadership de la part du gouvernement fédéral en imposant des normes minimales et en encourageant les gouvernements provinciaux à faire de même.» Le modèle norvégien donne-t-il des idées à celle qui est à l'origine d'un rapport sur les minorités visibles, lequel a mené à une amélioration de leur présence au sein de la fonction publique fédérale depuis cinq ans? «Non seulement il est très intéressant, mais je pense qu'il devrait être appliqué ici. Je trouve cela important à un point que j'envisage, une fois les élections terminées et si je suis réélue, de l'étudier plus en profondeur pour, éventuellement, peut-être présenter un projet de loi», déclare-t-elle (N.D.L.D.: L'entrevue a eu lieu lors de la campagne électorale fédérale de janvier 2006. Marlene Jenning a été réélue le 23 janvier 2006).
Denise Graveline
Candidate de l'Action démocratique du Québec aux dernières élections partielles de 2005 dans Verchères
Même si elle est persuadée que les femmes doivent batailler plus fort pour gagner leurs galons, Denise Graveline s'oppose farouchement à cette idée d'imposer un quota pour qu'elles puissent prendre leur place. «J'ai horreur d'entendre le mot quota. On parle de quota en santé et maintenant pour les femmes. Pour moi un quota, c'est pour les animaux!», s'exclame d'emblée celle qui est également mairesse de la municipalité de Sainte-Madeleine. «Je ne pense pas que c'est de cette façon que nous allons gagner notre droit de parole. Tôt ou tard, on nous rappellera que la chaise que nous occupons nous a été donnée par obligation et non par choix. Ce n'est pas avec des sièges réservés que nous allons obtenir l'égalité entre les femmes et les hommes.» C'est en n'ayant pas peur de se lancer en politique comme en affaires que les femmes parviendront en plus grand nombre aux postes clés, croit-elle. «Nous manquons un peu de confiance en nous. Pourtant, nous avons les mêmes capacités que les hommes et nos valeurs sont aussi importantes que les leurs. Arrêtons de penser que nous ne sommes pas de taille et fonçons.»
Rita Dionne-Marsolais
Députée de Rosemont, Parti québécois
Il y a 30 ans, celle qui a été la première femme-cadre à la haute direction d'Hydro-Québec aurait vivement critiqué l'adoption d'une telle loi. Aujourd'hui, son avis a changé. «Je pense que ce serait quelque chose d'extrêmement structurant pour la société québécoise. Premièrement, parce qu'aujourd'hui, il y a beaucoup plus de femmes qualifiées. Deuxièmement, parce qu'au cours des quinze dernières années, on a vu surgir de gros problèmes dans la gouvernance des entreprises liés à une certaine relation amicale entre membres de C.A.. Et finalement, parce que dans une société de la taille du Québec, le cercle des gens d'influence est assez petit. Y ajouter des femmes apporterait un très bon équilibre et serait très positif.» Contrairement aux autres femmes interrogées, la députée ne croit pas qu'une telle proposition de loi soulèverait un tollé ici. «Ça ne serait pas mal vu de la part des gens d'affaires parce qu'ils partagent tous la même ambition, celle de faire prospérer leur entreprise. Ça créerait à coup sûr moins de branle-bas que la loi sur l'équité salariale parce que ça n'entraînerait pas de coûts pour les entreprises, estime-t-elle. Ça va faire enrager trois ou quatre gars qui siègent à 12 ou 15 conseils d'administration, ce qui serait à mon avis une bonne chose, parce que je ne crois pas qu'une personne puisse siéger et offrir le maximum d'elle-même à plus de quatre ou cinq C.A. par année.»
Pour en savoir plus
Lisez l'article «Norvège: parité bien ordonnée» dans le numéro de mars 2006 de ELLE QUÉBEC, en kiosque dès maintenant!
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