De minces à extramaigres, les mannequins n'en finissent plus de soulever la controverse. Autopsie d'une image qui fait mal.
«Ah non! pas encore les mannequins maigres!» ont rouspété en choeur les gens de la mode interrogés pour ce reportage. En fait, ils sont presque aussi lassés d'en parler... que bien des femmes d'en voir à longueur de journée, dans les abribus, dans les pages des magazines, envahissant les pubs et la télé, s'affichant comme le «corps officiel» – pour reprendre l'expression de la féministe Naomi Wolf (The Beauty Myth) – à aduler, à imiter.
Ce n'est pas d'hier que la taille des mannequins fait tiquer. Non sans raison d'ailleurs, puisque, au cours des derniers mois, deux tops uruguayennes et une top brésilienne sont mortes d'anorexie et de dénutrition, ravivant le débat à propos de l'influence de la mode sur les anorexiques. Un débat qu'on ne peut ignorer, vu la progression de ce trouble complexe dans notre société.
Dès lors, on peut se demander si on n'est pas allé trop loin dans la recherche de la silhouette parfaite, «d'une étroitesse incroyable, avec des bras et des jambes interminables, un cou très long et une très petite tête», comme la décrivait déjà Karl Lagerfeld en 2005 dans le quotidien français Libération. Depuis la controverse de Madrid l'an dernier (voir Le poids fait loi ), où les autorités ont légiféré pour que les modèles embauchées aux défilés affichent un indice de masse corporelle (voir l'IMC) d'au moins 18, le sujet a fait couler beaucoup d'encre et eu des répercussions, mais n'a curieusement délié que peu de langues sur les causes du phénomène.
À croire que la plupart des designers, des stylistes, des photographes de mode et des responsables des magazines qui les emploient, considèrent la chose comme un faux débat, qui nuit à leur créativité, à leur liberté d'expression, et s'avère dépassé, voire complètement out! Après tout, les mannequins ont toujours été minces, de Twiggy, dans les années 60, à Kate Moss, Irina Lazareanu ou Gemma Ward, les tops du moment. Dans ce contexte, on ne comprend guère que quelques kilos en moins puissent énerver à ce point.
Est-ce que l'industrie de la mode sous-estimerait son influence sur les femmes? Pourtant, c'est bien là son but: vendre un look, un style, une façon d'être. Et pour y arriver, elle ne recule devant rien pour nous présenter des images de beauté et de perfection extrêmes, léchées et retouchées. «La mode, c'est fait pour rêver», dit Denis Desro, rédacteur en chef mode à ELLE QUÉBEC. «Les mannequins sont là pour mettre en valeur des vêtements et nous les faire acheter, renchérit-il, et des vêtements, ça paraît toujours mieux sur un corps mince.»
«L'idéal, c'est quand un modèle “flotte” légèrement dans une tenue», explique Judith Desjardins, designer de la griffe québécoise Bodybag. Pourtant, la créatrice est reconnue pour ses ajustements parfaits, surtout ses pantalons, qui s'adaptent à toutes les formes de hanches – y compris les siennes, qu'elle-même qualifie «d'assez bonnes». Mais entre les modèles qu'on présente en photos ou aux défilés pour vendre sa collection, et les «vraies» clientes, il y a un écart de plus en plus grand.
Photo: Marcio Madeira




