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Les masochistes

Les femmes aiment les hommes indépendants, plutôt insolents, intolérants, indifférents et extrêmement suffisants. Vraiment?

Par
Richard Martineau
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Les masochistes

Quand j'étais jeune, je voyais souvent ma sœur aînée lire des romans de Guy des Cars. Aujourd'hui, plus personne ne connaît cet auteur, mais à l'époque, cet écrivain français spécialisé dans les romans d'amour était une star de la littérature, au même titre qu'Agatha Christie ou que Georges Simenon. Les adolescentes en chaleur se jetaient sur ses best-sellers comme la misère sur le pauvre monde.

Les romans de Guy des Cars, publiés aux Éditions J'ai lu, avaient tous des titres incroyables: L'impure, La brute, L'envoûteuse, La corruptrice, La coupable, La maudite, La tricheuse, La vipère, La voleuse, La tueuse, La vengeresse... S'il avait vécu un peu plus longtemps, je suis sûr qu'il aurait écrit La chienne, La galeuse et La crisse de folle.

Je regardais ma sœur (pourtant si raisonnable) lire ces romans vitrioliques, et je me demandais comment une fille pouvait à ce point triper sur un auteur qui, visiblement, détestait immensément les femmes. Qu'est-ce que les filles allaient chercher là-dedans? J'avais beau me creuser la tête, je n'arrivais pas à trouver de réponse à ma question.

Aujourd'hui, je suis marié à une fana de la chanson française. Son idole toutes catégories est Jacques Brel. Elle écoute du Jacques Brel, lit du Jacques Brel, mange du Jacques Brel, et son rêve ultime (que je finirai bien par lui offrir un jour) serait d'aller verser quelques larmes sur la tombe de son héros, aux îles Marquises.

Je regarde mon amoureuse écouter du Jacques Brel, et je me pose la même question que je me posais lorsque je voyais ma sœur passer ses journées le nez fourré dans un livre de Guy des Cars: pourquoi? Pourquoi les femmes tripent-elles autant sur les misogynes?

Car, avouons-le, il était brillant, Brel, c'était un auteur-compositeur-interprète de génie, mais en ce qui concerne les relations hommes-femmes, l'homme était aussi féministe que Sigmund Freud. Les femmes, pour lui, sont des casse-couilles qui ne rêvent qu'à une chose: dérober votre cœur, écarter vos amis, vider votre portefeuille, pulvériser votre ego, étouffer votre liberté et baiser avec votre meilleur pote.

Chanson après chanson, Brel raconte la même histoire: comment les femmes l'ont trahi, à quel point elles l'ont humilié, écrasé, ridiculisé. Il attend Madeleine qui ne vient pas, lave la vaisselle dans un bar minable pendant que sa femme s'envoie le corps d'armée au grand complet, et implore à genoux celle qui le quitte de le laisser tranquillement être l'ombre de son ombre, l'ombre de sa main, l'ombre de son chien...

Amateurs de romantisme, bonsoir!

Pourtant, partout dans le monde, des millions de femmes pleurent quotidiennement la disparition de Brel.

Comme le chantait Boris Vian: «Y a quelque chose qui cloche là-dedans...»

Qui sait? Les gars de Zébulon avaient peut-être raison: les femmes préfèrent les machos, les Gino, les Camaro. Pour gagner la sympathie des femmes, il faut peut-être les traiter d'impures, de bâtardes, de vicieuses. Il faut être plus Serge Gainsbourg, et moins Alexandre Jardin.

Les femmes sont peut-être comme les rois: elles sont tellement habituées de se faire traiter avec déférence qu'elles frétillent dès qu'un fou leur tire la langue.

Avez-vous vu Lauzon, Lauzone, le documentaire de Louis Bélanger et d'Isabelle Hébert sur le réalisateur Jean-Claude Lauzon? Au début du film, une des blondes de Lauzon se remémore leur première rencontre. «La première chose qu'il m'a dite, lance-t-elle, c'est que je devais bien sucer avec la bouche que j'avais. On s'est tout de suite retrouvés sur le plancher de la cuisine...» S'il avait apporté des fleurs et une bouteille de porto, le regretté cinéaste n'aurait peut-être pas obtenu le même résultat...

Demain, je vais demander à ma sœur si elle n'a pas gardé ses vieux livres de Guy des Cars. Je les lirai en ordre chronologique, en écoutant du Brel. On ne sait jamais,
je vais peut-être apprendre quelques trucs...


Article publié originalement dans le numéro de décembre 2004 du magazine ELLE QUÉBEC</a>

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